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1914-1918 : quatre années d’enfer à Lens (6)

Posté par Le Lensois Normand le 28 juillet 2014

6) L’évacuation puis la libération de Lens

   Début 1917, il ne reste plus que 10000 habitants à Lens. C’est à cette période que les soldats allemands semblent perdre définitivement le moral. Ils abandonnent leurs grandes idées de conquête de la France et commencent à envisager la défaite. Certes, les alliés n’avancent toujours pas, Lens est loin d’être libéré mais la lassitude se lit sur les visages et la crainte de ne jamais revoir leur pays leur est de plus en plus pesante.

    A partir d’avril 1917, Lens est de plus en plus une zone de combat. Les Allemands qui s’y sont repliés dynamitent plusieurs quartiers de la ville pour dégager leurs champs de tir. Ce qui reste de la ville est entièrement détruit par les pilonnages des artilleries françaises, britanniques et canadiennes. Devant le feu de plus en plus nourri des alliés, les autorités allemandes décident de vider totalement Lens de ses civils. En février, 6000 habitants sont évacués. Le 7 avril, tous les malades et blessés de l’hôpital sont transportés à Billy-Montigny.

    Le  9 avril, les forces canadiennes sont victorieuses à Vimy. L’ordre d’évacuation des 4000 derniers Lensois restés sur place est donné.

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    Le 11 avril, les derniers habitants se rassemblent devant la mairie installée dans les locaux de la Banque de France, rue de la Paix. Des convois de 350 personnes sont constitués et s’ébranlent chacun leur tour vers une destination inconnue sous la conduite de hussards à cheval.

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     Le long de la route qui mène à Sallaumines, ce n’est que misère et désolation. Des femmes, des enfants, des vieillards tentent d’avancer péniblement dans le bourbier sur des routes défoncées par les bombardements et traversent le lugubre cimetière-est aux tombes dévastées. Ils ont pris avec eux le strict minimum, ils n’avaient droit qu’à un seul bagage. Certains ont volontairement détruit les objets qu’ils ne pouvaient emporter pour que les Allemands ne puissent pas s’en emparer.

    Lors de la traversée du pont de Douai, un enfant glisse de la charrette où il était agrippé. Le chargement bascule et tombe sur lui, le blessant à mort. Sa maman tente de lui porter secours. Voyant que cela allait retarder le convoi, un soldat allemand écarte la pauvre femme, saisit le corps inerte de l’enfant et le jette dans le canal. La mère n’a d’autres ressources que de plonger dans l’eau glacée du canal. Elle ne remontera jamais.

   Les Allemands qui organisent les départs réalisent un dernier forfait. Obligeant Émile Basly à tout abandonner sur place, prétextant qu’ils n’avaient pas de véhicules à lui fournir, ils en profitent pour piller les locaux de la Banque de France et y dérober la recette municipale estimée à 98000 francs, les archives de la ville, les livres et objets d’art appartenant à la commune.

   Le 12 avril à midi, officiellement, il ne reste plus aucun civil dans la cité. Des témoignages rapporteront que quelques habitants se sont terrés dans les décombres afin de ne pas être évacués. On n’en retrouvera aucun.

    Le cauchemar est fini pour les réfugiés lensois mais à quel prix !

  Les combats continuent dans une ville fantôme. Le 15 août 1917, les troupes canadiennes font une percée au nord-ouest et reprennent la côte 70, libérant les cités 11, 12 et 14. Le 21, c’est au tour des cités 4 et 9 d’être reprises.

043 lens vide

   Mais l’hiver est long, sans progression supplémentaire. Le front allemand tient encore plusieurs mois.

   Au printemps 1918, les combats de rues au corps-à-corps font avancer les alliés jusqu’au boulevard des Écoles. Les Allemands sont retranchés au nord-est de la ville, entre la Grand-Place, le Grand Condé et le pont de Douai. Ils profitent des rares moments de calme pour détruire ce qui reste de la cité et poser des mines.

   Les quelques immeubles restés debout s’écroulent, des explosifs sont jetés dans les égouts, les voies de communication, les lignes ferroviaires sont dynamitées. Lens n’est plus qu’un amas de ruine.

     Fin août, l’avance continue, les Allemands ne tiennent plus que l’est de Lens au niveau du pont de Douai. Ils sont constamment pilonnés. En septembre, les Anglais sont à Avion. Le 3 octobre, l’armée allemande bat en retraite en direction de Sallaumines et abandonne peu à peu la ville, emmenant avec elle tout ce qu’elle peut.

040 convoi allemand

   Les anglais à l’est, les Canadiens à l’ouest avancent et font de nombreux prisonniers.

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     C’est le 3 octobre 1918 à cinq heures du matin, après une dernière attaque par le sud de la ville, que les premiers soldats anglais entrent dans Lens par la rue d’Avion.

    L’occupation allemande de Lens se termine là où elle avait commencé quatre ans plus tôt mais aucun Lensois n’est présent pour fêter la libération.

043 2 petit parisien 04 10 1918

   Lens est libéré mais Lens est pulvérisé. De toutes les villes du front français, Lens est probablement celle où les destructions ont été les plus importantes. Un journaliste du Petit Parisien commente : ‘‘Lens est une nécropole complètement rasée. La vie y est morte ! ».

044 2 vue vers HDV

    Le même jour, Émile Basly, de la mairie provisoire rue de Hanovre à Paris, déclare à la presse :  »Ainsi, l’heure de la libération a sonné. Jamais, nous n’avions douté qu’elle viendrait. Aujourd’hui, notre plus grand espoir est réalisé. Et pourtant, je n’ose évoquer ma ville. Hélas ! Cité, elle n’est plus. Qu’importe, le sol est libre, nous la relèverons ».

   Le premier décembre 1918, Ernest, Angélique et leurs deux enfants arrivent à Lens par ce qu’il reste de la route d’Arras. Accompagnés de trois gendarmes, ils passent leur première nuit dans leur ville libérée.

    Les courageux Lensois entreprennent dès la fin du conflit la reconstruction de leur ville.

            Mais cela, c’est une autre histoire ……………

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Article d’Albert Londres, envoyé spécial,  paru dans ‘Le Petit Journal’ du 5 octobre 1918 :

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PLUS RIEN… C’EST LENS

             » Lens est fantastique ! Il reste dix-sept fenêtres de rez-de-chaussée, une fenêtre de premier étage, un numéro de rue -un seul, pas deux-, le numéro 14, une clochette d’enfant de chœur. Un morceau d’enseigne où l’on peut encore lire deux lettres : les lettres S et O et, gisant sur les barbelés, une vieille tenture rouge et blanche. C’est tout.

            C’est étonnant. C’est un immense fouillis de bois et de briques. C’est une destruction échevelée, ébouriffée. Lens est aux autres villes ruinées du front ce qu’une forêt vierge est à une forêt domestique. Ce n’est même plus émouvant. Par quoi voulez-vous être ému ? Ce qui émeut, c’est ce qu’on retrouve d’un drame, ce sont les épaves, c’est une poupée à qui pense un enfant, c’est un portrait, c’est le contour des choses qui furent. Ici, plus de contour.

            On peut subitement se rappeler et pleurer quand on vous conduit devant le cadavre d’un de vos amis, mais si on vous mène devant une urne où sont ses cendres, il vous faudra de la réflexion pour que vous vous sentiez frappé. Ainsi, êtes-vous devant Lens.

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Des petits tas de ruines

            Vous y entrez par la cité des Moulins où tout est moulu et vous continuez. Plutôt, vous essayez de continuer. Car pour pénétrer dans Lens, il ne suffit pas d’en avoir le désir. Il convient avant tout de posséder un coup d’œil et des membres souples.  Ce coup d’œil vous servira à repérer où sont les rues et les membres souples à y circuler. Je ne connaissais aucun habitant de Lens. J’ignorais leur caractère mais s’il est est d’envieux, qu’ils cessent de l’être. Cette fois ci, plus de jaloux : tout est au même niveau. Dans les villes du pays minier, terre de corons, pas un toit ne dépassait l’autre. C’est aujourd’hui la même égalité dans la ruine. Le petit tas de ruines d’une maison n’est pas plus haut que le petit tas de ruine d’une autre. Les petits tas sont même identiquement pareils. On croirait qu’au dessus de ces demeures qui se tiennent le long des rues, le même homme est passé et a laissé tomber sur chaque, sans en oublier une, le même poids qui l’a effondrée. Grâce aux rails du tramway, après dix minutes de recherches et d’acrobaties au dessus d’amas épineux, nous avons découvert ce qui était la rue principale.

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A la recherche de l’hôtel de ville et de l’église 

            Tachons de trouver le centre. Nous y sommes, nous dit-on. Dans ces cas là, les professionnels de ces voyages au pays des formidables malheurs ont deux points qui vous guident : l’église et l’hôtel de ville. Nous avions beau scruter : nous n’apercevions rien. Dans cette même chose chaotique qui fut la grande rue, nous avancions. Nous n’avions pas l’impression d’être dans une ville affaissée puisque tout était à notre hauteur. Plus rien ne bouchait l’horizon. D’un bout de l’ancienne cité, pas dessus ses restes, nous pouvions voir l’autre bout. Mais voilà un tas de ruines plus haut que les autres et les paris s’ouvrent. Était-ce l’église ? Était-ce l’hôtel de ville ? Impossible de le dire. Mais plus loin, voilà un pan de mur qui ne ressemble pas aux autres. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Par le soubassement se voyaient quelques grosses pierres taillées comme on taille généralement les soubassements des monuments publics. Nous avons décrété que c’était l’hôtel de ville et par là, nous avons reconnu que la petite montagne de brique tout à l’heure était l’église.

            L’égalité dans les ruines après s’est rétablie. Lens comptait 35000 citoyens. Heureusement que la géographie nous l’affirme sans quoi je vous aurai juré que la ville n’avait jamais été habitée. Il n’y a pas un meuble. On ne retrouve pas un barreau de chaise, pas un ustensile de ménage. Il ne subsiste plus la moindre petite trace de l’occupation humaine.

            La victoire réglera tout ça.  »

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       Le 30 août 1919, la Ville de Lens reçoit la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre 1914-1918 avec Palmes avec cette citation :

     »Ville glorieuse qui peut être considérée comme un modèle d’héroïsme et de foi patriotique. Tombée au pouvoir des Allemands dès les premières heures de l’invasion de 1914, a été, pendant quatre ans, tour à tour, témoin ou enjeu d’une lutte sans merci. Organisée par l’ennemi en formidable réduit de défense, libéré en partie par une offensive alliée, meurtrie est écrasée au cours de combats incessants, n’a jamais douté du sort de la Patrie. »

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1914-1918 : quatre années d’enfer à Lens (5)

Posté par Le Lensois Normand le 23 juillet 2014

5) Le courage face à l’humiliation

    En avril 1916 , la ville est frappée d’une seconde contribution de guerre de 800 000 francs. Émile Basly et Élie Reumaux tenteront en vain d’en faire baisser le montant. Les Lensois doivent racler les fonds de tiroirs pour trouver une partie de la rançon. L’autre partie est obtenue par des emprunts auprès des banques pour lesquels la compagnie des mines se porte garant.

    Les allemands sont chez eux à Lens. Ils continuent d’humilier la population et ses représentants. Ainsi, le 14 mai, ils obligent Émile Basly, ses adjoints, Élie Reumaux et d’autres notables dont Léon Tacquet, à assister à l’érection d’un monument dans leur cimetière militaire. Les français sont obligés de saluer tous les officiers et de déposer une gerbe au pied de la statue.

034 statue allemande

    A la fin de 1916, les bombardements s’intensifient encore. Le commandant Klaus décide d’enfermer les Lensois chez eux, où plutôt dans ce qu’il reste du « chez eux ». La plupart doivent se réfugier dans les caves ou dans des abris sommaires sous les décombres. La population reste ainsi murée à longueur de journée avec seulement une autorisation de sortir pendant deux heures chaque matin pour effectuer ce qui peut encore être fait de provisions ou vaquer à quelques tâches ménagères.

034 2 lensois dans les ruines

    Ces malheureux Lensois entendent du fond de leur gouffre les bruits de la guerre au dessus de leur tête. Ils ne peuvent savoir s’il s’agit de tirs allemands faisant sauter des parties de la ville ou d’obus anglais lancés contre l’envahisseur.

    Lorsqu’ils sortent enfin de leur tanière forcée, ils s’aperçoivent que la guerre est loin d’être finie : les allemands, sous les ordres de Klaus, ont posté des canons partout en ville et dans les corons. Le pont de la Route de Douai, la maison syndicale, les écluses du canal, les cités 11, 12 et 14 sont ainsi transformées en place forte : le calvaire n’est pas fini dans ce qui était encore deux ans plus tôt la capitale du pays minier. La population n’a pas fini de souffrir : les tirs des soldats alliés pour détruire ces positions vont obligatoirement tomber sur les hommes et les femmes de la ville.

034 maisons en ruine

    Cette population est affamée. Pourtant le comité hispano-américain fonctionne. Le centre de ravitaillement se trouve à Carvin. Si le pain n’est pas de très bonne qualité, il a le mérite d’exister et de permettre aux Lensois desurvivre. On y trouve aussi des légumes secs, des pâtes, des conserves mais peu de viande. Pour assurer le ravitaillement, Basly demande aux autorités allemandes des laissez-passer pour les hommes se rendant à Carvin. Celles-ci en profitent plusieurs fois pour arrêter les convois sur le chemin du retour afin de piller leur contenu.

   Les Lensois assistent, sans pouvoir rien y faire, à l’agonie de leur cité. À longueur de journée, ce n’est qu’un continuel tremblement de terre. Les vitres tombent, les tuiles des toits volent, les briques des murs s’effondrent, les trottoirs disparaissent, les pavés des rues sont arrachés. Malgré leurs malheurs, les Lensois applaudissent aux effets des bombardements, même s’ils en sont les victimes. Pour eux, ces obus qu’ils prennent sur la tête, qui détruisent leurs maisons, qui tuent leurs enfants sont signes d’une offensive donc d’un espoir prochain de libération.

    Il n’est pas rare, comme le soulignent Emile Basly et Léon Taquet, de voir des obus traverser les pièces des maisons. Pour les lensois, aucun autre recours que de se confiner désormais dans les caves aménagées en pièces d’habitation sous les ruines.

    Mais les tenaces Artésiens décident de réagir, de se regrouper, de se soutenir. Habitués à percer des galeries dans le charbon, ils creusent, à l’insu de l’occupant, des tunnels entre leurs caves. Les vieux mineurs ressortent leurs pics, les enfants remontent les seaux remplis de gravas. Dans certains corons, on peut rejoindre l’extrémité d’une rue à l’autre par ces galeries. Ainsi, sous les pieds des ennemis qui occupent leurs logements, des lensois se regroupent pour partager leur maigre pitance et se soutenir mutuellement.

   Malheureusement, il arrive souvent que les murs ou les toits bombardés tombent sur la cave : beaucoup de Lensois meurent étouffés dans ce tombeau qu’ils ont eux-mêmes creusé.

   Rapidement, l’ennemi découvre ces cachettes. Les soldats qui occupent les maisons veulent aussi bénéficier de l’abri des caves. Ils choisissent les meilleures d’où ils expulsent les occupants. Afin de consolider leur nouvel abri et de le protéger des bombardements, ils n’hésitent pas à faire entreprendre des travaux par des hommes, des femmes et même des enfants qu’ils réquisitionnent, les obligeant ainsi à travailler sous les bombes et les tirs d’artillerie.

035 soldats allemands cité 11

   Une autre attitude indigne d’un militaire est rapporté par Émile Basly : un jour, le Commandant Klaus exige que toutes les lensoises de 15 à 60 ans subissent un examen médical effectué par des « majors » allemands. On devine les intentions cachées de ce vicieux ! Devant le refus des femmes et les protestations des autorités françaises (ou de ce qu’il en reste), il doit alors accepter de remplacer cette visite médicale par une simple attestation de bonne santé. Le docteur Emery, médecin-chef de l’hospice se fait un plaisir de délivrer, sans même les rencontrer, tous les certificats demandés aux lensoises.

   Les troupes allemandes subissent de nombreuses pertes. Leurs officiers, sur ordre de Klaus, vont chercher de la main d’œuvre dans les corons. De jeunes garçons, des enfants sont enrôlés de force et disparaissent. Lorsqu’ils reviennent chez eux quelques jours plus tard, ils racontent qu’ils ont été conduits sur la ligne de front pour y exécuter des travaux, fabriquer des abris, creuser des tranchées …

   Cela n’empêche pas certains de résister au péril de leur vie. Un de ces gamins transportant un sac de plâtre ne peut saluer un sous-officier allemand. Il est jeté à terre et roué de coups. De rage et afin de ne plus être obligé de se décoiffer devant l’ennemi, il creuse un trou dans le sol et y enfouit sa casquette.

   Les abris n’empêchent pas le nombre de civils tués d’augmenter continuellement. Que ce soit suite aux bombardements ou fusillés par les allemands pour le moindre motif, parfois simplement pour l’exemple, trois cents cinquante civils lensois perdront la vie pendant cette occupation. Dans son journal, Léon Tacquet relate que quasiment chaque jour, des personnes décèdent à l’hospice, des Lensois mais aussi des blessés apportés de Liévin, Eleu, Angres ou Souchez.

   Ainsi, souvent, le matin, à sept heures (horaire exigée par Klaus pour les enterrements), un ou plusieurs corbillards mènent la dépouille d’un homme, d’une femme ou d’un enfant abattu. Le convoi conduit les défunts au cimetière-est route de Douai. Dans ce lieu de plus en plus dévasté au fil des ans, aucune cérémonie religieuse n’est autorisée avant l’inhumation qui se déroule sous l’œil intransigeant de la police allemande. Lorsqu’un soldat français décède à l’hôpital, les autorités allemandes interdisent aux Lensois d’assister à l’enterrement. Par contre, lors de l’inhumation d’un soldat allemand, les généraux exigent la présence d’élus ou de notables français et de grandes cérémonies religieuses sont célébrées.

   Le 8 février 1917, les soldats allemands décrochent et emmènent les quatre cloches de ce qui reste de  l’église Saint Léger. Le buste en bronze représentant l’ancien maire de Lens Guislain Decrombecque, place du Cantin, est également emporté. Tout ce qui est en bronze sera fondu et servira à faire de nouveaux canons pour l’armée allemande.

038 statue decrpmbecques avant 14

   Les bombardements s’intensifient encore en ce début d’année 1917. Dans les corons, sur les 18000 maisons, il en reste à peine 1000 debout.

036 rue Jeanne d'Arc 1916

   Lorsque les obus tombent sur l’usine à gaz, avenue du 4 Septembre, dix-huit civils lensois sont tués. En mars, les bombes tombent au pont de Douai. Les Allemands qui font une grande fête dans la brasserie Bruneau tout à côté sont frappés de plein fouet. De nombreux officiers et soldats sont tués. Le quartier est entièrement rasé.

039 usine a gaz av 1914

   Plus la guerre avance et plus les victimes civiles sont nombreuses. Les allemands proposent aux habitants d’être évacués vers l’arrière, leur promettant du travail et un salaire. N’ayant plus aucune ressource, beaucoup de familles pauvres acceptent. Les allemands promettent de faire suivre leurs bagages et leur mobilier après leur avoir fait régler les frais de transport. Bien sur, ces indigents ne revirent jamais leurs biens.

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1914-1918 : quatre années d’enfer à Lens (3)

Posté par Le Lensois Normand le 3 juillet 2014

3) Les premières destructions

     Plus de mines, plus de travail ! La misère s’installe rapidement dans les corons. Puis elle se propage en ville où les commerçants, n’ayant plus de clients et dévalisés par les allemands, connaissent aussi la faillite.

   La municipalité lensoise, avec à sa tête Emile Basly, organise la distribution de nourriture. D’abord le pain en ouvrant des boulangeries municipales dans les écoles Campan et Carnot puis dans la salle des fêtes de l’Alcazar. Là, les Lensois peuvent retirer le pain de leur famille contre un bon de la mairie.

017 bon boulangerie

   Puis, une épicerie municipale est installée dans la loge du concierge de la mairie, dans laquelle les Lensois peuvent se procurer légumes, café ou lait à moindre prix. Emile Basly, habillé de la blouse blanche et de la toque de l’épicier, la dirige en personne. Cette idée d’épicerie municipale et sociale ne fait pas l’unanimité à Lens. Léon Tacquet, le notaire conservateur, dans son journal édité sous le titre « Dans la Fournaise de Lens » par l’association Gauheria n’hésite pas à critiquer l’initiative  et nomme à plusieurs reprises le maire socialiste de Lens  »L’épicier ».

018 Basly épicier

   Mais l’épicerie municipale permet aux Lensois de manger. Chaque jour, des centaines de femmes viennent y chercher quelque nourriture. Nombreuses sont celles qui arrivent des corons, elles assurent le ravitaillement pour tout un quartier. Pour cela, elles n’hésitent pas à traverser les lignes de front sous les tirs croisés des artilleries.

   Les plus chanceuses reviennent avec leurs maigres victuailles, d’autres sont dévalisées sans vergogne par d’avides soldats, d’autres encore sont blessées par des tirs sans savoir s’ils sont allemands ou français. D’autres ne reviennent jamais nourrir leurs enfants, elles sont retrouvées mortes, le panier à la main sur le champ de bataille.

   A la fin de l’année 1914, les allemands imaginent que l’occupation de la ville de Lens sera de tout repos, les combats ayant plus souvent lieu dans les plaines en périphérie de la commune.  Mais afin d’éliminer un maximum d’ennemis, les troupes alliées prennent la ville comme objectif au grand dam des habitants.

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   Les lignes de front sont toute proches au nord et à l’ouest de Lens. Des fenêtres de leurs corons, les habitants des cités 12, 14 ou 11 peuvent apercevoir les soldats français et leurs tranchées.

019 tranchées

   Les allemands ont installé des postes de défense dans plusieurs points de la ville, postes que l’artillerie alliée tente également de détruire.

    Tous les jours, des obus tombent sur la cité et les corons. Peu à peu, les constructions affichent leurs cicatrices. Basly écrit :  »La dévastation de Lens commença, la ville trembla sous les projectiles et les maisons croulèrent dans de grands fracas… Sous l’averse de fer, des appels lourds, torturants. Puis régnait un vaste silence : la mort était là ».

    La gare, que les allemands avaient transformée en écurie, le centre ville, devenu position fortifiée, les commerces fermés et abandonnés s’affaissent petit à petit. Rien n’est encore irréparable et les Lensois ne s’imaginent pas encore que dans quatre ans toutes ces constructions seront réduites à l’état de ruine.

020 gare écurie

    Les destructions sont en majorité occasionnées par les obus des régiments français, mais il arrive souvent que les obus des soldats allemands tirant sur les aéroplanes anglais retombent sur les habitations sans avoir explosé,, occasionnant de gros dégâts.

    Dans la cité du Moulin (cité de la fosse 4), sur la place du jeu de Paume, un avion anglais largue un obus sur un groupe de soldats allemands. Quelques uns sont tués mais aussi une femme et son enfant qui passaient par là par hasard. Dès lors, les autorités allemandes exigent la présence de civils français lors de chaque rassemblement de troupe.

    Début 1915, Emile Basly est convoqué à la Kommandantur. Un officier lui annonce que la ville de Lens est imposée pour contribution de guerre et doit payer la somme de 900000 francs. Les Lensois, riches et pauvres apportent leurs économies à la mairie où, en échange d’un dépôt d’argent, ils reçoivent un bon communal remboursable après la guerre. La compagnie des Mines de Lens apporte sa contribution en sollicitant des emprunts auprès des banques et émet aussi des bons de nécessité.

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   Ces bons servent aussi à payer les allocations aux mobilisés, aux familles nombreuses, aux chômeurs ou aux infirmes. Acceptés comme moyen de paiement par les commerçants, les Lensois les utilisent pour se procurer un peu de nourriture.

   A la même époque, on voit les premières pierres quitter les murs de l’imposante église Saint Leger. Les allemands ont installé un poste d’observation en haut du clocher. Peu à peu, ce qui était à l’époque le bâtiment le plus imposant de la ville et le point de repère de nombreux Lensois perd de sa superbe. Le 18 janvier 1916, une pluie d’obus tombe sur l’église. L’intérieur doit d’abord en subir les conséquences et les nombreux objets de culte, le mobilier, les orgues sont réduits en miettes. Puis c’est au tour du clocher et de la toiture de s’effondrer sous les bombes, il ne reste alors de ce que les allemands appelaient « Die Kathedrale » que les murs. Enfin, le squelette de l’église s’écroule avec le reste jusqu’à ce que l’on ne trouve à sa place qu’un immense tas de gravas.

022 eglise st leger

    Cette église, interdite aux français, est fréquentée jusqu’à sa destruction par les allemands, très catholiques. Chaque dimanche, des messes dites par un prêtre militaire sont suivies par près de 1500 officiers et soldats.

    Pour assurer les offices réservés aux français, le chanoine Occre utilise la chapelle de l’hospice. En avril 1916, un lieu de culte est aménagé dans une des grandes caves de la ville, celle des établissements Pollet-Dekoster rue Voltaire. Il prend pour nom « Saint Léger sous Terre ».

022 eglise st leger sous terre

    L’église Saint Pierre de la cité 11 est la première touchée. Elle se situe sur la ligne de front et reçoit les pièces d’artillerie des deux armées.

023 eglise St Pierre

    Quelques semaines plus tard, c’est au tour de l’église Saint Théodore de la cité 9 d’être totalement détruite. Les tirs alliés ont visé les canons que les allemands avaient postés autour de l’édifice et dans son clocher.

   Les autres églises des cités minières, Saint Edouard dans la cité de la fosse 12, Sainte Barbe au 4 et Saint Pierre au 11 ainsi que la chapelle de Notre-Dame des Mines de la cité du Grand Condé subiront le même sort.

   Du côté de la rue Bollaert, le 5 janvier 1915, ce sont les grands bureaux des mines qui disparaissent du paysage. Un obus tombé dans la salle des archives met le feu au bâtiment. Comme il n’y a plus de caserne de pompiers à Lens, l’immeuble entier brûle et finit par s’effondrer.

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   En août, les écoles Michelet, Campan et la maison des Associations situées sur le boulevard des Écoles sont détruites et rendues inutilisables.

    Chaque jour, des dizaines de soldats prisonniers alliés défilent dans Lens encadrés de gardes allemands. Chaque jour, d’autres militaires, blessés sont admis à l’hospice. Chaque jour, certains y sont amputés. Chaque jour, d’autres y meurent.

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NARODOWIEC, le journal des mineurs polonais

Posté par Le Lensois Normand le 8 mai 2014

    Il y a quelques temps, j’avais publié un article sur Narodowiec. Dans celui d’aujourd’hui, beaucoup de choses ont été précisées, de nouveaux documents apparaissent. Cette nouvelle version n’aurait pas été possible sans l’aide importante de M. Jean-Claude Kasprowicz qui a connu le journal jusqu’au jour de l’arrêt des publications. Voici donc l’histoire de NARODOWIEC, le journal lensois des mineurs polonais.

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   Enfant des corons de Lens, mes copains s’appellent Dupont, Caboche ou Renard mais aussi Michalak, Budchinski, Lewandowski, Stachowiak ou Tchaikowski. Lens et le bassin minier ont toujours été une terre d’accueil pour ces étrangers. Je ne parle pas des Espagnol ou des Prussiens, venus chez nous pour y faire la guerre mais des vrais immigrés du début du vingtième siècle : les polonais.

  Au tout début du vingtième siècle, après la terrible catastrophe des mines de Courrières de 1906 qui tue onze cents mineurs, le besoin de main d’œuvre dans l’industrie charbonnière est urgent. Arrivent alors dans le bassin minier les premiers ouvriers westphaliens d’origine polonaise en provenance de la Ruhr allemande. Ces immigrés ne sont pas acceptées par tous : certains syndicats protestent même auprès des compagnies qui emploient de la main d’œuvre étrangère sous-rémunérée et revendiquent ‘la préférence nationale’. Après la Première Guerre Mondiale, une nouvelle vague de travailleurs polonais arrive et s’intègre à la communauté minière. Entre 1920 et 1925, on estime à environ quarante mille le nombre d’ouvriers immigrés de ce pays.

   Les Polonais ont leurs pratiques, leurs églises, leurs commerces, leurs musiques, leur cuisine et même leurs banques. Dès 1920, ils créent leurs propres coopératives tenues par des femmes d’ouvriers…. Petit à petit, ils s’intègrent dans le bassin minier et partagent rapidement avec les lensois au point de se confondre rapidement dans la société et d’y devenir indispensables.

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   Si l’histoire de Lens est celle que l’on nous narre aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle a été faite avec les polonais, et ce pas seulement pour la gloire du RCL (rappelez vous entre autre, Placzek, Budzinski, Biéganski, Sowinski, Kosso, Théo puis plus tard les frères Lech, Krawczyk, Zuraszek, etc…).

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   La communauté polonaise lensoise a son journal : Narodowiec, (le Nationaliste). Ce quotidien sort de l’imprimerie du 101 de la rue Émile Zola à Lens. Narodowiec, qui est le symbole de la Pologne à Lens, devient incontournable dans le bassin minier. Il est entièrement écrit en langue polonaise et dans ses meilleures années publié à près de soixante mille exemplaires par jour. Il est alors le second quotidien régional derrière ‘La Voix du Nord’.

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   Narodowiec n’est pas né à Lens. C’est le 2 octobre 1909, à Herne, dans le bassin minier de la Ruhr allemande et où vivent de nombreux ouvriers étrangers polonais que Michel Kwiatkowski fait paraître le premier numéro de Narodowiec… en langue polonaise. A cette époque, la Pologne, qui a été désintégrée par les russes, les allemands et les austro-hongrois pendant plus d’un siècle, n’existe plus sous forme d’état indépendant et la langue polonaise est interdite.

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   Né en 1883 à Gniezno (Pologne Prusienne) d’une famille de petite noblesse, Michel François Kwiatkowski se lance dès l’âge de quinze ans dans la lutte pour l’indépendance de la Pologne en adhérant à une société secrète. Il devient journaliste après ses études de droit. En 1903, il entre à la Gazeta Gdanska (le journal de Gdansk) puis devient rédacteur en chef à Niarus Polski. C’est un nationaliste convaincu, un résistant contre le deuxième Reich. Il est condamné à plusieurs reprises pour ses idées et victime de tentatives d’assassinat.

   L’empire allemand prend la parution de Narodowiec comme une provocation dénoncée aussi par la presse germanique mais comme le succès est immédiat, il n’ose en interdire la diffusion de peur de provoquer des émeutes. Cependant, les faits et gestes du fondateur du journal sont surveillés de près. Dès les premiers numéros, de nombreux polonais devenus allemands par la force des choses achètent ce journal et y retrouvent le plaisir de lire la langue maternelle.

   Pendant la première guerre mondiale, un moment interdit comme toute la presse polonaise, Narodowiec est autorisé à reparaître à la condition de diffuser les communiqués de guerre allemands. Les articles de Kwiatkowski lui valent d’être de nouveau arrêté et emprisonné à la citadelle de Wesel (Rhénanie du Nord).

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  A la fin de la Première Guerre mondiale, l’indépendance de la deuxième république de Pologne est proclamée. Michel François Kwiatkowski se rend en Haute-Silésie pour défendre la cause polonaise pendant la campagne du plébiscite décidé par le Traité de Versailles sur la répartition des régions entre l’Allemagne et la Pologne. Lors des élections législatives de novembre 1922, Kwiatkowski et son épouse deviennent députés démocrates-chrétiens à la Diète de Silésie. Ils le resteront jusqu’en 1927.

   Mais la Pologne renaissante doit affronter le gros problème du chômage, véritable plaie, qui menace la stabilité du nouvel état. La France a besoin de main d’œuvre pour relancer  l’extraction minière. C’est la période de la migration de nombreux ouvriers vers les mines du nord de la France. Dès 1922, Kwiatkowski leur fait parvenir Narodowiec par la poste militaire française.

   En 1924, autorisé à s’installer en France en raison des services rendus à la cause des nations alliées, Michel Kwiatkowski rejoint les ouvriers polonais dans la capitale du Pays Minier. Il y amène son matériel d’imprimerie dans un convoi militaire français et s’installe rue Émile Zola. Le 12 octobre de la même année sort des rotatives lensoises le premier exemplaire de Narodowiec tiré à sept mille exemplaires. En Pologne, un journal de même tendance, Narod parait de 1924 à 1939 sous la direction de Marian Kwiatkowski, le frère de Michel. Marian sera assassiné sur ordre des autorités allemandes en 1940.

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  En France, Narodowiec va vite prospérer : quinze mille exemplaires en 1926, vingt-huit mille en 1928, trente-cinq mille en 1932 et plus de quarante mille à la veille de la deuxième guerre mondiale. Largement distribué à Lens, Narodowiec est lu aussi dans les mines du Gard, du Tarn, de l’Aveyron, de Lorraine où il est vendu par correspondance.

  En 1932, l’imprimerie de Lens édite la revue illustrée ‘Illustacja Polska’ qui est diffusée à neuf mille exemplaires. Elle éditera également la ‘Gazeta dla Kobiet’, un journal féminin catholique.

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   Narodowiec est considéré comme sans tendance politique mais franchement anti-communiste. Il a toujours dénoncé l’introduction de la politique dans la communauté polonaise contrairement à ‘Wiarus Polski’, un autre journal polonais imprimé depuis 1923 sur les rotatives du Grand Echo du Nord à Lille et dont Jan Brejski, le directeur, ne cache pas son appartenance au groupe national-ouvrier polonais.

   En 1926, un nouveau concurrent parait, imprimé aussi à Lille, ‘Glos Wychodzcy’ (La Voix de l’Émigré) dirigé par Antoni Ryczkowski mais il n’arrivera pas à rivaliser avec Narodowiec.

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   Avant la seconde guerre mondiale, l’ensemble des journaux constituant la presse polonaise en France tire à plus de cent vingt mille exemplaires. Outre Narodowiec et Wiarus Polski, on trouve Prawo Ludu (Le Droit du peuple) et Robotnik Polski (La Voix de l’ouvrier). Afin de pouvoir être lue par un maximum de leurs ressortissants, ils sont tous écrits en polonais.

   Les articles de Narodowiec sont tous écrits par des journalistes locaux qui rapportent les évènements de la communauté polonaise. Ils répondent aux besoins des lecteurs qui y voient un moyen de conserver l’identité de leurs origines. Narodowiec donne aussi des conseils aux polonais de Lens et de la région : contrat de travail, assurances de santé ou de retraite, demande de logements, procédures pour obtenir des documents officiels ou la naturalisation française… Le journal prend aussi la défense des travailleurs polonais : il dénonce les bas salaires, les discriminations et s’en prend aux compagnies minières. Ainsi, dans les années trente, il demande à ces compagnies et au gouvernement français des assurances afin que les nouveaux embauchés venus de Pologne ne soient pas licenciés puis expulsés en cas de baisse de la production comme cela a déjà été fait auparavant. En ce qui concerne la Pologne, Narodowiec s’oppose clairement à la politique autoritaire menée par le maréchal Pilsudski et ses successeurs.

   Les liens qui unissent Narodowiec à la population polonaise du bassin minier sont si étroits que des mineurs qui ne lisaient jamais de journal dans leur pays achètent maintenant ce quotidien pour rester en contact avec ‘leur’ monde. Parmi  ces mineurs immigrés, certains sont encore illettrés et se font lire le journal par un ami ou un membre de la famille. On estime que chaque exemplaire est lu par quatre personnes au moins.

   En 1932, l’imprimerie du numéro 101 de la rue Émile Zola emploie cinquante personnes afin que les exemplaires quittent chaque jour les rotatives à l’heure dite.  En 1936, parmi les journalistes on trouve pour la première fois une femme : Stanislawa Koslowska.

   Le 1er septembre 1939, l’armée allemande pénètre en Pologne. Narodowiec lance un appel afin de créer une armée polonaise en France. Le général Wladyslaw Sikorski forme à Paris un gouvernement polonais en exil aussitôt reconnu par les pays libres. Michel Kwiatkowski est nommé membre du Conseil National.

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   Il cesse la diffusion du journal dès que les troupes germaniques envahissent Lens en mai 1940. Recherché par la Gestapo, il part pour l’Angleterre retrouver le général Sikorski qui s’y est réfugié après la défaite française.

  Dès les premiers jours suivant la Libération de Lens, les membres de l’organisation de lutte pour l’indépendance de la Pologne reprennent l’imprimerie de la rue Zola afin de relancer le journal qui reparait en décembre 1944 après le retour de Michel Kwiatkowski.

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  Narodowiec reprend son rang d’institution régionale. Il propose jusque trente-deux pages écrites par une véritable équipe de journalistes passionnés de leur nation d’origine. On peut y lire des nouvelles de tout le nord de la France, de Paris, de la France entière, du Benelux et y trouver également toutes les rubriques d’un quotidien ‘normal’ : politiques, sociales, financières, agricoles, médicales, culturelles. Il comporte également le courrier des lecteurs, un feuilleton, des bandes dessinées dont les aventures de Rafala Pigulki dessinées par André Daix connu en français sous le nom de Professeur Nimbus. Narodowiec est lu dans tout le bassin minier mais aussi vendu par correspondance à des abonnés de toute la France et même de l’étranger.

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   Dans la seconde moitié du vingtième siècle, quatre-vingt personnes sont employées à l’imprimerie de la rue Émile Zola pendant six jours et six nuits afin que le journal respecte ses horaires de distribution. Les bureaux de la rédaction ouvrent dès six heures et à quatorze heures, un véhicule transporte les journaux dans les gares de Lens et d’Arras tandis que dans les corons de Lens, deux cents colporteurs les mineurs distribuent aux familles polonaises dès la fin de l’après-midi ‘leur Narodowiec’ daté du lendemain ! D’autres personnes sont chargées d’imprimer tracts et documents pour des commerçants, des artisans ou même des particuliers.

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   Tous les enfants d’immigrés polonais se souviennent de Narodowiec :

         -  Mon grand-père le lisait et moi, petite, je trouvais que c’était un drôle de journal.

       – C’est dans ce journal que j’ai commencé d’abord à lire le polonais avant de rentrer en maternelle française, mes parents y étaient abonnés il y a plus de quatre-vingt ans.

       – Narodowiec… Grande aide à l’apprentissage du Polonais en ce qui me concerne, aussi ! Mes parents le recevaient également, car nous vivions en région parisienne ! A sa disparition, il nous a manqué !

       – Dans Narodowiec, moi je regardais surtout les vignettes de Rafal Pigulka (Professeur Nimbus) avec son grand chapeau et son froc à queue de pie, vu que j’étais furieusement réfractaire à l’apprentissage de la lecture du polonais.

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        – J’aimai également regardé les bandes dessinées de Nimbus et les titres des reportages comme par exemple Echa Dnia (les échos du jour) avec lesquelles j’apprenais le polonais avec mon père…

         – Dans les années soixante mon grand-père et ma grand-mère Babtia lisaient Narodowiec surtout le soir. Ils se partageaient les pages. On n’avait pas la télé et moi je lisais la petite bande dessinés Pigulki. Un souvenir merveilleux de mes grands parents.

    En 1959, Narodowiec fête son cinquantième anniversaire. Parmi les nombreux messages reçus à la rédaction figure celui de John Kennedy, Président des Etats Unis.

   En 1962, Michel François Kwiatkowski qui décédera d’un accident à Vichy le 21 mai 1966 à l’âge de quatre-vingt trois ans laisse la direction du journal à son fils Michel Alexandre aidé de son épouse Eliana.

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   Michel Alexandre Kwiatkowski, diplômé des universités de Cambridge (économie politique) et de Lille (lettres), poète et écrivain (on lui doit deux livres consacrés au pape Jean Paul II), effectue rue Émile Zola ses premiers pas de journaliste.

    Démocrate chrétien comme son père, il s’opposera autant au gouvernement polonais en exil à Londres qu’au régime communiste de Varsovie.

   A partir des années soixante-dix  la récession de l’exploitation charbonnière et la disparition progressive des premières générations d’immigrés polonais font que les ventes diminuent. Les jeunes générations parlent moins la langue de leurs parents et sont plus intéressés par une télévision en plein essor que par la presse écrite. Narodowiec n’est plus tiré qu’à trois mille exemplaires et l’imprimerie n’est plus rentable. Michel Alexandre doit finalement abandonner. Le dernier numéro sort des rotatives lensoises le lundi 19 juillet 1989 et les locaux de la rue Zola fermés.

    Vingt ans plus tard, lors de l’exposition sur le centenaire de la première parution du journal, l’association des Amis de Narodowiec déclare : ″Le journal reste une véritable fenêtre à travers laquelle les générations futures peuvent regarder pour ne pas oublier ce siècle de l’horreur″.

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Quand Bollaert n’était pas Bollaert

Posté par Le Lensois Normand le 12 février 2014

   Le 6 novembre 1929, la Société des Mines de Lens devient propriétaire de la totalité d’un terrain de treize hectares soixante dix-huit limité par  la voie ferrée de Lens à Dunkerque, les carreaux des fosses 1 et 9 et la route de Béthune.

   L’idée de Félix Bollaert, le président du conseil d’administration de la compagnie est de faire de cet espace un lieu d’activités de plein air pour les familles des mineurs. La politique de la compagnie est d’encadrer au mieux les loisirs de ses ouvriers afin que leur attention ne soit pas toujours occupée par des idées revendicatives.

  Au début des années trente, la lutte que se livrent la compagnie et le syndicat des mineurs est intense. Ce dernier est depuis le début du siècle à la tête de la ville. Emile Basly puis Alfred Maës, deux anciens mineurs, leaders du puissant syndicat occupent le fauteuil de maire et sont députés de la circonscription.

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     Pour marquer sa puissance, la Société des Mines de Lens, propriétaire de la grande majorité des terrains autour du centre-ville, s’est établie aux portes de la cité. Sa reconstruction après les dégâts occasionnés par la Première Guerre Mondiale est maintenant terminée. Les Grands Bureaux, sièges de la direction et des services administratifs, fonctionnent dès 1929. La compagnie possède son propre réseau ferroviaire, ses propres quais de manutention le long du canal, ses propres usines électriques, sa propre gare. Pour les familles de mineurs, elle dispose de logements bien sur mais aussi d’écoles, de centres ménagers, de coopératives, de salle des fêtes, de stades et même d’églises.

   Afin d’asseoir définitivement son indépendance vis-à-vis de la ville et de ses élus socialistes, il ne lui manque qu’un grand complexe sportif. En outre, ses dirigeants ne sont pas insensibles à la notoriété naissante de l’excellent club régional qu’est le Racing Club Lensois.

   Depuis 1924, la compagnie a créé son club, la Section d’Education Physique de la Compagnie des Mines de Lens dont le siège social se trouve aux Grands Bureaux. Mais cette association, dont le secrétaire est l’ingénieur Dubouchet, n’a pas la notoriété du RCL. Elle deviendra omnisport quelques années plus tard en s’associant avec ‘Gwiada’ sous le nom de l‘AS Lens … et la section ‘football’ devra quitter le stade des Mines pour celui de la cité de la fosse14.

   Car ce qu’on appelle aujourd’hui le stade Bollaert-Delelis n’a pas été édifié pour le RCL. En 1930, lorsque débute la construction du stade, le plus important club de football de la ville évolue en division d’honneur régionale. C’est un bon club amateur qui fut créé au début du siècle par des commerçants lensois afin d’offrir des structures à leurs lycéens ou étudiants de fils. Ses deux derniers présidents, René Moglia et Georges Renoult sont bonnetier et importateur de café à Lens.

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  Les rencontres se déroulent au stade de l’Est, à l’extrémité de l’Avenue Raoul Briquet dont la rénovation vient de se terminer. Il le partage avec le club municipal de l’USOL (Union Sportive et Ouvrière de Lens). Un autre stade sera construit par la ville à partir de 1933 sur l’Avenue de Liévin (qui deviendra Avenue Alfred Maës). Il disposera d’un vélodrome et sera mis à la disposition des ‘sociétés bénéficiant de l’aide de la municipalité’ et des enfants des écoles communales.

  Cette municipalité aide le Racing Club Lensois. Une subvention annuelle lui est allouée et il bénéficie de la gratuité de l’utilisation du stade Raoul Briquet pour les rencontres de l’équipe fanion mais aussi pour les entraînements et les matches d’équipes de jeunes. En 1931, alors que le stade des Mines est en construction, le RCL fête  ses vingt-cinq ans à la mairie de Lens où joueurs et dirigeants sont reçus par Alfred Maës et tous les élus. Un banquet de cent cinquante personnes parmi lesquelles on ne voit aucun des dirigeants de la société minière est offert dans la salle de l’Alambra. Il n’est pas envisageable à cette époque que ce club devienne un jour professionnel sous la houlette de la compagnie.

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  En ce début des années trente, Félix Bollaert et Ernest Cuvelette, Agent Général de la Société des Mines de Lens, adoptent les plans proposés par l’Ingénieur de la compagnie, Auguste Hanicotte. La construction du stade peut commencer. La compagnie ressent les effets de la crise de 1929 : la vente du charbon s’est considérablement ralentie. Mais la Société des Mines de Lens reste une des plus riches entreprises de France. Ce qui est produit ne sert qu’à constituer des stocks pour les jours meilleurs et de nombreux mineurs sont mis au chômage. Plusieurs grèves son déclenchées dans le bassin minier.

  Félix Bollaert prend alors la décision de faire construire le stade par ses ouvriers de la fosse 5 dont l’activité est totalement arrêtée. Ils sont ainsi cent quatre-vingt à rejoindre tous les jours le site de construction.

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  En 1933, cet immense complexe sportif est terminé. Il comporte un terrain principal engazonné entourée d’une piste d’athlétisme en terre battue et de deux zones de lancer et de saut. En allant vers la pépinière (site du jardin public actuel), on trouve un terrain de football et deux terrains de basket. Du côté de la cité minière du 9, une perche pour la pratique du tir à l’arc a été installée sur un terrain aménagé. Le tout est situé dans un site boisé où peut se pratiquer le cross-country. L’accès au stade s’effectue par une rue percée en direction de l’Avenue de Liévin du coté du centre-ville et par un pont étroit qui surplombe les voies ferrées des mines reliant les différentes fosses du côté de la cité du 9 bis.

  D’un côté du terrain principal, une tribune de six cents places assises a été édifiée. Tout autour de la pelouse, des gradins peuvent recevoir près de sept mille spectateurs dont deux cents d’entre eux sont abrités de la pluie grâce à deux petites tribunes du côté de la fosse 1.

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  Le terrain principal est appelé à recevoir les concours de gymnastique et d’athlétisme ainsi que les représentations de préparations militaires. Ainsi, les spectateurs peuvent apprécier les démonstrations de mouvements d’ensemble, les pyramides humaines, les défilés militaires ….

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   Le stade des Mines quelques années après son inauguration: la tribune d’honneur a été agrandie. En bas, la perche de tir à l’arc et les aires d’athlétisme encadrées par les lignes de chemin de fer (à droite celle des mines; à gauche, le ligne Lens-Dunkerque des Chemins de Fer du Nord). Derrière le stade principal, on aperçoit le terrain d’entraînement et les terrains de basket. A gauche, les installations de la fosse 1.

   La Compagnie de Lens met aussi ses installations à la disposition des Sociétés Gymniques des cités minières comme l’Association Saint Edouard (cité 12), la Société Sante Barbe (cité 4) ou le cercle Saint Pierre (cité 11). Les écoles des cités viennent aussi y pratiquer le sport. Y sont organisés des camps de vacances pour les enfants des mineurs. Ce stade est, après les Grands Bureaux, l’un des symboles de la puissance de la compagnie.

    Le 18 juin 1933 est le jour de l’inauguration du nouveau Stade des Mines de Lens.

   L’annonce de la manifestation est parue dans la presse locale comme le Journal de Lens : ″Nos concitoyens auront l’avantage de visiter et d’admirer le magnifique et grandiose parc des sports, édifié par la Société des Mines de Lens au cœur même de la ville″.

   Tout ne monde ne partage pas cette enthousiasme. La Tribune des Mineurs, le journal du syndicat, reproche en ces temps de crise financière ″des dépenses folles et inutiles pour ces vastes terrains de sport qui servent à l’occasion à faire des victimes en les laissant sur le pavé″. Félix Bollaert n’est pas du même avis : ″Notre jeunesse si nombreuse n’était pas à l’aise dans ses mouvements. Le stade qu’on inaugure aujourd’hui lui permettra de les perfectionner. ″

   Dès le matin du 18 juin, des messes spéciales sont dites à l’église Saint Leger, à la chapelle Sainte Elisabeth et à l’église Saint Barbe de la cité de la fosse 4. A 11 heures, un concours musical au carrefour de des Grands Bureaux et dans la rue Bollaert.

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  Le midi, dans la des salles des fêtes des Grands bureaux est offert un banquet par la compagnie. C’est à 13 h 30 que les portes sont ouvertes au nombreux public. Beaucoup de spectateurs arrivent par la gare Sainte Elisabeth, la Société des Miens de Lens a mis en place de nombreux trains supplémentaires.

   De nombreuses associations sportives dépendant des compagnies minières de la région sont invitées. Elles viennent de Barlin, Grenay, Billy-Montigny, Bruay, Meurchin, Loos-en-Gohelle, Liévin, Mazingarbe, etc. Des clubs ‘amis’ sont également présents comme le RC Arras ou le club de boxe de Calais. La qualité du spectacle est assurée avec la participation des champions du Bataillon de Joinville. On remarque aussi une forte délégation d’associations polonaises c’est pourquoi retentirent dans le stade, les hymnes nationaux français et polonais.

  Après un défilé de cinq mille gymnastes autour du stade, peuvent commencer les démonstrations sportives accompagnées par l’harmonie des Mines de Lens et par la fanfare Saint-Amé : Courses de plat et de haies, le grimper à la corde, le saut en hauteur, à la perche, lancer du disque, du javelot et du marteau, le saut du cheval. De nombreux prix d’une valeur totale de 40000 francs sont offerts aux meilleurs. Les garçons et les filles des écoles des Mines de Lens font une démonstration de mouvements d’ensemble.

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   A 21h30 débute la seconde partie de la journée avec une fête de nuit. Des spectacles de danses et de ballets sont présentés sur trois podiums installés sur le terrain principal.

   Mais aucun match de football n’est organisé lors de cette fête.

  Pourtant, on ne peut imaginer que Félix Bollaert n’a pas une idée derrière la tête. Depuis deux ans, les clubs sont ‘autorisés à rémunérer leurs joueurs’. Certaines grandes entreprises, comme Peugeot à Sochaux, se sont lancées dans l’aventure du football professionnel. Au Racing Club Lensois, Jules Van den Weghe, fils du premier président du club, a remplacé Renoult.

   En 1933, le nouveau président a inscrit le RCL comme prétendant au professionnalisme mais comme il s’y est pris trop tard, le club n’a pu être engagé dans le championnat national. Cela ne convient pas à tous, le journal socialiste ‘le Populaire’ écrit le 3 mars 1934 : ″La saison prochaine, le RC Lens, l’US Boulogne, le FC Dieppe et le Stade Malherbe de Caen accèderont au professionnalisme. Encore quatre qui n’ont rien compris″.

   Le 10 mars 1934, une réunion est organisée entre les représentants de la Société des Mines et les dirigeants du club. La compagnie est prête à subventionner le club, à offrir à l’équipe première ses installations du Stade des Mines et à proposer à tous les joueurs professionnels un emploi dans la société. Les commerçants lensois acceptent à la condition de continuer à être partenaires. Jules Van den Weghe cède sa place de Président à Louis Brossard, un ingénieur de la Compagnie des Mines, le siège social du club est transféré dans les Grands Bureaux.

   Le dimanche 26 août 1934, le Racing Club de Lens reçoit au Stade des Mines le Racing Club de Calais pour la première journée du championnat professionnel de deuxième division. Les deux équipes se quittent sur un match nul de deux buts partout. Les dessinateurs humoristiques d’alors peuvent se laisser aller à leur inspiration.

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   Le mariage entre le stade des Mines et le Racing est définitivement scellé. Le stade et le club vont devenir des éléments incontournables dans la besace de la compagnie qui n’hésite pas à démontrer que le RCL est maintenant ‘son’ club.

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Les footballeurs de Lens et de Sochaux sont invités à visiter les galeries de la fosse 2

   Mariage entre la société minière et le RCL donc mais le divorce entre le club et la ville est consommé. Alfred Maës, qui refusera toujours d’assister à un match de ‘l’équipe de la compagnie’ pour ne pas être accusé de connivence avec ses dirigeants, envoie un courrier au club dans lequel il lui demande de libérer le stade de l’Est de ses équipes de jeunes afin de donner la place à l’USOL, le club municipal. Plus aucune subvention, plus aucune aide ne sera apportée par la ville au RCL jusqu’au début des années cinquante et l’arrivée du Docteur Ernest Schaffner à la tête de la municipalité. Cela n’empêche pas que toutes les deux semaines, le dimanche après-midi, des milliers de gueules noires se passionnent pour leur équipe.

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  En 1934, après une victoire au stade des Mines contre l’équipe de Metz, un journaliste parisien écrit : ″Quel enthousiasme parmi cette rude population qui sait peiner toute la semaine mais veut aussi laisser libre court à son trop plein de vie le dimanche quand l’équipe chérie, l’équipe au maillot sang et or joue chez elle et marque de précieux points. On est comme ça dans le pays minier où le football et le cinéma ont tout détrôné. La foule quitta le stade pour rejoindre la cité minière, grouillante de vie, pleine d’une joie qui ne demandait qu’à s’éclater″.

  Le 26 décembre 1936 à Paris, Félix Bollaert décède à l’âge de quatre-vingt un ans. En son honneur, la compagnie minière de Lens décide donner son nom au stade des Mines.

   C’est alors que les termes ‘Stade Bollaert’ et ‘Sang et Or’ deviennent inséparables.

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Lens-Bastia en Coupe de France, c’était en 1972

Posté par Le Lensois Normand le 7 janvier 2014

   Lorsque j’ai appris le résultat du tirage au sort des seizièmes de finale de la coupe de France de football, de nombreux souvenirs me sont revenus. Le RC Lens affrontera dans quelques jours l’équipe de Bastia. Loin de vouloir relancer d’anciennes rancœurs ou des envies d’affrontements, je ne peux laisser passer l’occasion de relater cette page d’histoire, de notre histoire à nous, les lensois.

   Je me retrouve tout à coup quarante-deux ans en arrière, le dimanche 14 mai 1972.

   Quelques années auparavant, notre RC Lens a bien failli mourir. Les HBNPC, ‘les mines’ comme nous disions, vivaient leurs derniers moments et avaient décidé de grandes coupes dans leurs finances. Le Racing était sacrifié comme l’avaient été la quasi-totalité des chevalets de nos cités.

   Et pas de Mamadov en ces temps là ! C’est le Maire de Lens d’alors, André Delelis, qui prend les choses en main. Lens ne pouvait se passer de la seule attraction qui, toutes les deux semaines, attirait des milliers de mineurs ‘aux matches’.

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   Le club continuerait d’exister, d’abord en vivotant dans le championnat de France des équipes d’amateurs. Au début des années soixante-dix, une réforme de l’organisation des compétitions permet au RCL de disputer le championnat national, la seconde division de l’époque qui regroupait en deux groupes des équipes professionnelles et les meilleurs clubs amateurs.

   C’est dans ce championnat qu’évoluent les Sang et Or lors de la saison 1971-1972. Plutôt pas mal, d’ailleurs : ils terminent la saison à la troisième place.

   La Coupe de France s’ajoute au plaisir des supporters. Les équipes de Quevilly, Châteauroux, Mantes-la-Ville et du Red-Star de Saint Ouen subissent la loi des joueurs lensois.

  Ils sont plutôt talentueux, ‘nos’ joueurs et possèdent surtout l’esprit d’équipe et la volonté de s’en sortir des hommes du pays minier.

   Point de recrues issues d’autres continents à cette époque. Nos renforts  étrangers viennent d’un pays connu et ami : la Pologne. C’est souvent de là-bas que sont arrivés ceux qui, au fond, grattaient les parois noires et poussiéreuses des galeries avec les mineurs français. Ils sont venus et se sont installés, faisant du Bassin Minier leur seconde patrie.

   Dans l’effectif du club de 1972, les Lannoy, Lhote, Macquart, Hédé ou Elie côtoient plusieurs joueurs d’origine polonaise, de ‘la deuxième génération’ comme on dirait aujourd’hui : Kalek, Cieselski, Marzalec, Janizewski, Wolniak, Zuraszek.  Leur entraîneur aussi était venu de là-bas pour extraire l’or noir avant d’avoir la chance d’être repéré d’abord comme un excellent gardien de but puis comme un très bon meneur d’hommes : Arnold Sowinski.

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   Pour élever le niveau de l’équipe, les dirigeants ont fait venir deux joueurs du pays de la mer Baltique. Nos immigrés d’alors se nomment Eugenius Faber et Richard Gregorczyk, deux hommes qui symboliseront le renouveau du Racing.

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   Leur talent et leur courage exemplaire font de ces deux joueurs des pièces indispensables de l’effectif. Ils sont donc présents lors du match ‘aller’ de cette demi-finale de la Coupe de France au stade Furiani de Bastia le 10 mai.

   L’ambiance est électrique. Les jeunes joueurs lensois sont impressionnés, l’arbitre peut-être aussi.

   Peu de lensois verront ce match : il n’y a pas de retransmission télévisée à l’époque. C’est l’oreille collée au transistor que les lensois apprennent par Jean Crinon, le fougueux et explosif reporter de Radio Lille que les bastiais remportent le match pas trois buts à zéro.

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   Mais les lensois apprennent aussi que l’ambiance en dehors du terrain a été terrible. Un climat ‘anti-Lensois’, issu d’un climat ‘anti-continent’ régnait partout en ville. On racontera que des voitures immatriculées ‘62’ ont été jetées dans le port de Bastia. Humiliés, battus et vexés, tous les lensois le sont alors.

  En réponse, pour le match ‘retour’, ils vont se mobiliser. Henri Trannin, dirigeant emblématique du club, lance un appel au peuple. Ce n’est pas le RCL qui a été humilié en Corse, c’est tout le Bassin Minier. Il faut que les ‘gueules noires’ se regroupent et prouvent au pays entier qu’ils ne sont pas morts.

   La veille du match, une indiscrétion permet de savoir que la délégation corse passerait la nuit à l’Hôtel de Flandre, près de la Gare. La nouvelle fait tâche d’huile. Les lensois se relaient sous les fenêtres, utilisent tous les moyens pour faire du bruit : klaxons, trompettes, pétards, tonneaux roulés sur les pavés…. A tel point que les responsables du club corse décident de faire transférer leur délégation à Arras afin de pouvoir dormir un peu.

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   Le dimanche 14 mai, les lensois mangent tôt bien que le match ne soit programmé qu’à dix-sept heures. Il faut être de bonne heure au stade pour avoir une place car il n’y a pas encore de réservations. On sait aussi que l’on va rester plusieurs heures debout : les places assises, ‘c’est pour les riches’ !

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   De notre maison des corons de la fosse 14, nous partons à pied. Près de quarante-cinq minutes de marche ne nous font pas peur. De toute manière, on n’aurait pas trouvé de place pour se garer, même pour ma petite 4L.

   Nous descendons par la Route de La Bassée en groupe. Mes sœurs, des copains, celui qui allait devenir mon beau-frère, celle qui allait devenir mon épouse et mon père qui, a soixante-dix ans, n’aurait surtout pas voulu rater cet événement de portée ‘lensoise’. Ce fut son dernier match à au stade Bollaert.

   En passant devant la gare Sainte Elisabeth et le carreau de la fosse 1 fermée et remblayée l’année précédente, on sent que la tension monte. Ce ne sera pas un match ordinaire ! Tout Lens est là. Nous serons plus de 22000 dans les gradins, serrés comme des sardines.

   A l’entrée, on achète le journal du club, ‘Sang et Or’ que l’on conservera en souvenir.

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   Nous avons trouvé des places ‘en secondes’, la tribune couverte de tôles face à la tribune officielle. C’est là que se regroupaient déjà les groupes de supporters.

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   La foule est partout : sur les toits des tribunes, sur les poteaux d’éclairages, dans les arbres mais aussi sur la pelouse même tout proche des lignes délimitant l’aire de jeu. Aujourd’hui, il est certain que l’arbitre du match, Monsieur Debroas, n’aurait pas donné le coup d’envoi de la rencontre pour des raisons de sécurité.

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   Lorsque les équipes pénètrent sur la pelouse, c’est une bronca énorme : le stade Bollaert en tremble sur ses bases. Chaque action lensoise est vivement encouragée. Chaque action corse est huée et sifflée.

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   Le gardien de but corse d’origine yougoslave se nomme Pantélic. Une grande banderole est installée derrière le but : ‘Pantélic, pends tes loques’. L’homme passera la rencontre à sauter pour éviter les nombreux pétards lancés dans ses jambes par les spectateurs sous les yeux quasi indifférents de quelques rares policiers. Sur une autre banderole était écrit : ‘Allo Napoléon, ici Waterloo’’.

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   Dans les tribunes, un petit groupe d’hommes est repéré comme étant des supporters corses. Quelques lensois avaient prévu : des litres d’eau se déversent sur eux avant qu’ils ne soient aspergés de sacs de farine !

   Mais tous ces événements ne sont en aucun cas méchants, il n’y aura aucun blessé, aucune bagarre. Cette ‘revanche’ n’est finalement qu’une grande fête comme seuls les chtis savent en faire.

   Le déroulement du match ne restera pas le principal des souvenirs. Lens marqua deux fois en première mi-temps par Faber et Zuraszek. Après chaque but, la pelouse est envahie par ces milliers d’inconditionnels.

   La deuxième mi-temps ne permet pas aux joueurs du RCL de marquer le troisième but tant espéré. La partie se termine avec une élimination mais avec le sentiment que les gens du Pays Noir ont, devant toute la France, largement lavé l’affront de Furiani.

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  C’est fini ! Les spectateurs quittent le stade lentement, serrés les uns contre les autres le long de la rue menant au pont Césarine comme lors d’une procession funèbre. Parmi les nombreux commentaires, on entend souvent : ‘On a sauvé NOTRE honneur !’. Notre groupe remonte la Route de La Bassée, un peu déçu par cette élimination mais, déjà à l’époque, ‘’fiers d’être lensois’’.

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Le triste Noel de Lens de 1915

Posté par Le Lensois Normand le 21 décembre 2013

   4 octobre 1914, les troupes allemandes envahissent Lens. Elles y resteront quatre années. Aussitôt, pour la population, ou plus exactement pour les lensois qui n’ont pas voulu quitter la ville (18000 sont partis), ce ne sont que privations et humiliations.

   En ce Noël 1915, les lensois n’ont pas le cœur à réveillonner, n’ont pas de quoi faire un repas de fête, n’ont pas de jouets à offrir aux enfants. Depuis 15 mois, l’ennemi est dans leurs murs et leur pille tout et depuis plus d’un an des obus tombent sur la ville et les corons.

   Les soldats allemands sont partout en ville, dans les corons. Ils ont fait leur les habitations abandonnées par les lensois partis en exode. Les officiers ont pris les plus belles maisons du centre ville, les simples soldats habitent ‘’chez l’habitant’’, souvent dans les maisons des mines.

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   Dans la plupart des familles de mineurs, le papa n’est pas là. Il est parti quelques mois auparavant, ‘la fleur au fusil’. Peut être est il dans une tranchée en Champagne, en Belgique, à Verdun ; peut être est il blessé dans un hôpital ; peut être est il mort …..

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   Ce Noël 1915 ne peut être un Noël ordinaire. Chaque jour, dans les corons, les femmes doivent faire preuve d’imagination pour donner à manger aux enfants : avec le moulin à café, moudre du mauvais blé glané dans ce qu’il reste des champs pour qu’un peu de farine de mauvaise qualité aide à leur donner du pain, utiliser des trognons de choux ou des feuilles de pissenlit pour aromatiser la soupe épaissie par quelques pommes de terre ramassées dans la boue et le froid de cet hiver.

   Pour les aider, le maire de Lens, Emile Basly a mis en place une épicerie municipale en ville dans les locaux de la Banque de France et la commune alloue 30 francs aux plus démunis.

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   Mais la ville, c’est loin pour celles qui vivent dans les corons, habitent dans des maisons déjà pratiquement en ruine. Il faut parfois traverser les lignes entre les armées. Les plus chanceuses reviennent avec leurs maigres victuailles, d’autres sont dévalisées sans vergogne par d’avides soldats, d’autres encore sont blessées par des tirs sans savoir s’ils sont allemands ou français, d’autres ne reviennent jamais nourrir leurs enfants …

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   Pourtant, Noël, c’est Noël ! Il faut célébrer. Les messes ne peuvent être dites dans les églises qui ont déjà reçu les cicatrices de la bêtise humaine. L’église Saint Pierre dans la cité 11 est inutilisable, trop dangereuse avec ses plaies béantes et sa tour décapitée. Les lensois des corons devront rester chez eux et se réunir dans les caves pour prier et chanter.

   Une famille entière ne fêtera pas Noël, celle d’un mineur nommé Moisse. Le 22 décembre  un obus allié tombe sur sa maison de la fosse 1. Lui est grièvement blessé et sera amputé d’une jambe. Sa femme et ses quatre enfants sont morts sous ses yeux. Le même jour, Rue de la Paix (joli nom pour l’époque), c’est un cheminot, Paul Leflon, sa femme et l’une de ses filles qui sont tués alors qu’ils se croyaient en sureté dans leur cave. A trois jours d’un bien triste Noël !

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  Malgré les privations, quelques gamins de la ville peuvent aller à l’école. Des classes sont installées dans les sous-sols d’une salle des fêtes. Emile Basly veut récompenser ces élèves particuliers qui apprennent à lire en vivant comme les taupes. Il demande à ses administrés de rechercher des livres parmi les décombres. Le jour de Noël 1915, dans ces conditions exceptionnelles, il donne un peu de joie à ces enfants en organisant une distribution des prix.

   On apprend que la Comité Américain fait don à chaque habitant de 100 grammes de farine. Mais comme on ne trouve pas d’œufs, il n’y aura pas de coquille de Noël cette année. Quant au bâton de sucre d’orge qui accompagnait la coquille avant la guerre, il y a bien longtemps que les enfants en ont perdu le goût. Il n’y aura pas de viande non plus, on n’en trouve plus depuis plusieurs jours à Lens. Peut être que les allemands se sont servis.

   Pourtant, en ville, on voit beaucoup de sapins, de décorations. Les Allemands veulent faire la fête ! On voit des soldats arriver en voiture porteurs de paquets cadeau pour les officiers. Ces mêmes officiers qui interdisent aux lensois de recevoir le moindre colis.

  Le soir du 24 décembre, dans les estaminets de la ville où se retrouvent les soldats, ce ne sont que chants paillards et beuveries. Les officiers sont eux sur la Grande Place, à l’hôtel des Voyageurs dont ils ont fait leur lieu de détente. Ils réveillonnent en compagnies de quelques jeunes lensoises de petite vertu. Ils assisteront à ‘leur’ messe de Noël à l’église Saint Léger où pourtant un obus a détruit l’un des piliers quelques jours plus tôt tuant deux soldats allemands.

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   Le jour de Noël, alors que sur certaines zones de combats, les soldats respectent une trêve et font ‘ami-ami’ comme l’année précédente, il n’en est rien à Lens. Les soldats allemands assisteront à ‘leur’ messe de Noël à l’église Saint Léger où pourtant un obus a détruit l’un des piliers quelques jours plus tôt tuant deux de leurs hommes.La grande messe de Noël pour les civils est dite à la chapelle de l’hospice mais peu de lensois osent s’y aventurer.

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   De nombreuses bombes tombent sur le Boulevard des Ecoles, sur la Place du Cantin. Le nord-ouest de Lens est aussi bombardé. Le lendemain, un communiqué officiel des forces alliées parlera d’un bombardement ‘efficace’ sur la gare. Réussi peut être militairement mais toutes les rues avoisinantes sont touchées et on relève bon nombre de victimes civiles.

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   Il y aura encore un autre Noël à Lens, en 1916, encore plus triste. Puis plus rien, les autorités allemandes évacuent toute la population en avril 1917. La prochaine fois que des lensois fêteront Noël dans leur ville, ce sera en 1919 …. dans ce qu’il restera de Lens.

Documents utilisés principalement :

‘’Dans la fournaise de Lens, journal du notaire Léon Tacquet’’, édité par Gauheria dans son dossier n° 7 (2004)

‘’Le martyre de Lens’’ d’Emile Basly aux Editions Plon 1918

‘’Lens, son passé, ses houillères’’ d’Alfred Bucquet, Edition Centrale de l’Artois 1950

‘’Mineur de Fond’’ d’Augustin Viseux pour Terre Humaine, Edition Plon 1991

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Depuis mille ans, l’église Saint Léger domine Lens

Posté par Le Lensois Normand le 25 octobre 2013

   On ne peut voir Lens sans la voir. Bien implantée face à la Place Jean Jaurès, tout près de l’Hôtel de Ville, l’église Saint Léger domine de toute sa hauteur la ville.

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   Imaginons nous à Lens au dixième siècle. La ville est rattachée à la Flandre et fait parti du comté de Boulogne et de Lens (ces deux comtés furent réunis qu’un jusqu’en 1049). La vie essentiellement rurale y est rude et l’homme vit dans un dénuement complet. Dans le bourg fortifié, les mendiants, les malades hantent les rues. L’insécurité est partout. Pour faire face à cette délinquance, les terribles sanctions sont prononcées par le tout puissant et omniprésent clergé qui possède le pouvoir de contraindre et de punir.

    Les habitants redoutent, non seulement, les cataclysmes célestes et terrestres, signes de la colère divine, mais aussi les épidémies de lèpre et de peste noire. Ces épidémies sont vécues comme une punition du péché…

    Face à ces tribulations, un seul espoir : la vie éternelle et paisible après celle vécue sur terre ! Pour prier et implorer la bonté divine sont construits des édifices religieux de plus en plus imposants. A Lens, on voit alors s’élever la Collégiale (où se trouve aujourd’hui le rond-point Van Pelt), l’église Saint Laurent (aux environs de l’Université Perrin) et l’église Saint Léger.

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   D’après ce que nous apprend Louis Dancoisne dans son ‘Précis de l’histoire de Lens’ paru en 1878, l’église Saint Léger est érigée dans la première moitié du dixième siècle. C’est vraisemblablement sous Eustache Premier, comte de Boulogne et de Lens qu’elle est construite.

   On ne sait pas quelques sont les raisons qui ont donné le nom de Saint Léger à l’église de Lens. On peut supposer qu’elle fut érigée sur un sanctuaire dédié à Léodégar (nom franc de Saint Léger) dans les années qui suivirent sa mort en 680.

   L’église possède quatre étages, un vaste portail, deux tourelles carrées avec un toit en forme de flèche, une tourelle d’escalier, le tout surplombé par un impressionnant clocher possédant à sa base un chemin de ronde et terminé par une flèche posée sur un toit à bulbe.L’étage renfermant les cloches est ouvert par de larges fenêtres sur ses quatre faces.

   La Collégiale toute proche, tenue par des chanoines et des chapelains dépend du château. Une semaine par an, elle est ouverte au public et ses reliques exposées dans l’église Saint Léger. Là, elle sont vénérées par les pèlerins tandis  »qu’un jongleur doit chanter jour et nuit devants les corps saints ». (Alfred Bucquet, Lens, son passé, ses houillères).

    Un dessin paru dans les albums de De Croÿ nous fait découvrir Lens au début du dix-septième siècle. On y voit l’imposante église Saint Léger en plein centre du bourg fortifié. En 1647, Lens appartient alors aux Espagnols, l’église Saint Léger rayonne de toute sa splendeur.

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   Mais les guerres successives et les nombreux sièges dont fut victime Lens finiront par avoir raison de cette église.

   Le 3 octobre 1647, après une lutte farouche, l’armée française mené par le maréchal Jean de Gassion (qui mourut lors du siège) reprend la ville de Lens aux espagnols. Un an plus tard, Lens est de nouveau espagnole après une bataille repmortée par l’archiduc Léopold de Habsbourg. Arrive alors la célèbre bataille de Condé et la victoire des armées françaises qui mettra fin à la guerre de trente ans.

    Ces longs conflits ont laissé des traces. Lens et les lensois sont dans la misère. La ville n’a plus un sou et on ne peut réparer l’église totalement délabrée.

    Il faut attendre la fin du dix-septième siècle pour que l’on se décide à la restaurer car elle menace de s’effondrer entièrement. L’architecte douaisien Anselme, qui est chargé de remettre en état la base, utilise une méthode originale : suspendre le clocher et le toit de l’église afin de travailler à sa base. Mais l’homme décède alors que les travaux sont à peine commencés. Ses successeurs n’ayant certainement pas le même talent, prennent moins de précautions et le tout s’écroule, ne laissant que ruines. C’est ainsi que disparaît la première église Saint Léger.

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   Lens reste alors plus de 300 ans sans église paroissiale. Ce n’est que le 28 mai 1776 qu’est posée la première pierre de la nouvelle église Saint Léger au même emplacement que la précédente. Les travaux sont financés par les biens propres de la paroisse et les dons des fidèles sans aucune aide extérieure. Ce sont les frères Leclercq, bâtisseurs à Aire sur la Lys qui construisent l’édifice.

    Le 18 janvier 1780, dans ce qu’on appelle alors la Rue Large de Lens est inaugurée la nouvelle église Saint Léger. Imposante, tant par son architecture de style ‘Jésuite’ que par sa capacité, elle surplombe déjà le reste de la ville.

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   Composée d’un corps en longueur de 45 mètres et d’une tour, l’église est remarquable par sa façade. De part et d’autre d’un grand porche, se trouve la large tour carrée dont le premier étage comportant les cloches est ouvert sur chaque face par des fenêtres cintrées. Au dessus, on trouve l’horloge, présente également sur les quatre faces, qui est surmontée d’une toiture arrondie et d’un clocheton. Les soubassements latéraux sont en grès et supportent des contre-forts faits de briques et de pierres. Chaque côté est muni de cinq grands vitraux.

    Jusqu’à la Révolution, un cimetière est attenant à l’église, près du presbytère, entre l’arrière de l’église et la rue de Douai. Plus tard, les défunts dépendant de la paroisse seront enterrés au cimetière de l’Hospice jusqu’à l’ouverture du cimetière-est vers 1830.

    De nouveau, cette église va subir les faits de l’histoire de France. En 1789, la Révolution éclate : les églises appartiennent à l’Etat et les prêtres, élus par le peuple, doivent prêter serment à la Constitution.

    Dès 1793, sous la Terreur, Mirabeau parle de la nécessité de la ‘déchristianisation de la France : des prêtres sont déportés ou assassinés, d’autres contraints à abjurer leurs vœux, les croix et images pieuses sont détruites et les célébrations et fêtes religieuses interdites. Les objets religieux de Saint Léger sont enlevés et envoyés aux monnaies de Lille ou de Paris.

    L’église prend alors le nom de ‘Temple de la Raison’. On y célèbre aussi des fêtes civiles et des ‘clubs révolutionnaires’ s’y réunissent. Le culte de la raison a pour vocation de remplacer le christianisme sous la Révolution française. Robespierre y mettra fin en mars 1794 et instaurera le culte de l’Etat Suprême.

    On trouve aussi d’autres utilités à ce grand édifice : on le transforme en fabrique de poudre et on y emmagasine du fourrage.

    Il faut attendre l’arrivée de Bonaparte qui, en ratifiant le Concordat du 8 septembre 1801, permet la restitution des édifices religieux au clergé. Saint Léger revient dans le giron de l’église catholique en 1803 et son premier curé en est le chanoine Leviez.

    Arrive 1852 et le début de l’épopée charbonnière. La ville de Lens s’agrandit, le nombre d’habitants augmente considérablement en peu de temps. A elle seule, l’église Saint Léger ne peut accueillir autant de monde, surtout que pour être bien considéré par leurs patrons, les ouvriers mineur doivent assister à tous les offices du dimanche.

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   Alors, on voit apparaître en périphérie de la ville, dans les corons, d’autres églises construites par la Compagnie des Mines de Lens : Sainte Barbe dans la cité de la fosse 4 en 1896, Saint Pierre (cité du 11) et Saint Edouard (cité du 12) en 1901, Saint Théodore (cité du 9) en 1910 et Saint Vulgan (Cité du 2) en 1912.

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   1912 : Emile Basly, maire socialiste de Lens, décide de faire construire une nouvelle mairie à la place de celle bâtie en 1822 devenue trop petite. Pour cela, il réquisitionne le presbytère de l’église Saint Léger (situé où sera construit la poste après le guerre, rue Diderot) pour y installer les services municipaux.

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   Le 4 octobre 1914, les troupes allemandes envahissent Lens. Elle occuperont la ville exactement quatre ans jusqu’au 3 octobre 1918.

    Dès qu’ils prennent le contrôle de la ville, les autorités germaniques décident de ne réserver l’église Saint Léger qu’à leur seul usage, l’interdisant totalement aux civils français. Léon Tacquet, dans son journal publié par Gauheria sous le nom de ‘Dans la Fournaise de Lens’ rapporte qu’ayant sollicité des allemands le droit de suivre la messe dans ‘son’ église, il y fut invité. Certainement afin de l’intimider ou de le ridiculiser, les allemands le firent placer au premier rang. Il dut ainsi, seul civil, écouter une messe interminable dite en allemand par un prêtre militaire devant 1500 officiers et soldats.

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   Pour les civils français, les messes sont dites dès mars 1915 dans les locaux de la maison Pollet-Dekoster rue Voltaire. A partir de Pâques 1916, les offices ont lieu dans les sous-sols de cette entreprise aménagés par des ouvriers chrétiens. Le chanoine Ocre décide d’appeler ce lieu ‘Saint Léger sous Terre’.

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   Car l’église Saint Léger, que les allemands appellent ‘Die Kathedrale’ reçoit rapidement les premiers obus. De nombreuses fois visée car étant à la fois un lieu de rassemblement et un poste d’observation pour les allemands (qui peuvent observer jusque Lorette), elle subit les premiers dégâts dès 1915. Sur la Grand’Place, les beaux commerces d’avant-guerre sont détruits, des débris, des pierres jonchent le sol. L’église a perdu l’une de ses tourelles, le chemin de ronde est inutilisable et les fenêtres du clocher sont éventrées.

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   A l’intérieur, les dégâts sont considérables : Les statues, le mobilier, la chaire, les orgues et les autels sont réduits en miettes.

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   L’église est complètement détruite lors d’un bombardement le 19 janvier 1916. Selon le notaire Tacquet et le chanoine Ocre, curé de Saint Léger, c’est entre 15 et 16 heures que les plus gros obus sont tombés sur l’église. L’édifice est percé de part en part, il ne reste plus un seul vitrail. Les voûtes se sont écrasées sur les dalles du sol. De cet édifice qui faisait la fierté des lensois, il ne reste qu’un lugubre squelette vacillant.

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    Lorsque les soldats anglais finissent par libérer Lens le 3 octobre 1918, ils ne découvrent que des ruines. Le premier journaliste à entrer dans Lens libéré, Albert Londres, écrit qu’après avoir découvert dans les décombres quelques pierres de soubassement en grès,  »Nous avons décrété que c’était l’hôtel de ville et par là, nous avons reconnu que la petite montagne de brique tout à l’heure était l’église ».

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   Tandis que les premiers lensois revenus dans leur ville commence à rebâtir la cité, l’église, qui est devenue le tas de pierres et de débris le plus haut de Lens, reçoit la visite de nombreux ‘pélerins-touristes’, visiteurs venant de partout en France en voyage organisé et qui, contre une obole, peuvent venir ‘admirer’ les dégâts occasionnées par la guerre !

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    En attendant la reconstruction d’une nouvelle église, dès le 7 octobre 1919, les messes d’après-guerre sont célébrées dans un baraquement provisoire rue Diderot mis à la disposition de la paroisse par Félix Bollaert et son épouse.

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   En 1923, une chapelle provisoire en bois est inaugurée route de Béthune. Elle porte de nom de Chapelle Sainte Elisabeth et deviendra le lieu de rassemblement des catholiques polonais. En attendant la reconstruction de l’église du centre ville, elle sert d’église paroissiale.

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   A Lens, tout le monde n’est pas convaincu de la nécessite de reconstruire l’église Saint Léger. Le 17 juin 1921, il faut l’insistance d’Emile Basly (pourtant connu pour son anticléricalisme) pour que le Conseil Municipal vote à une très faible majorité l’adhésion de la ville à la société coopérative diocésaine d’Arras (créée quelques jours plus tôt afin de financer les reconstructions d’édifices religieux à l’aide d’emprunts), permettant ainsi de lancer le dossier. Le 9 juin 1923, le projet de reconstruction est accepté et signé par le maire de Lens.

   Le 8 juin 1924, jour de communions solennelles, la première pierre de la nouvelle église Saint Léger est posée. (Source Gauhéria, dossier n°8, La Renaissance de Lens de Ginette Haÿ, 2007).

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   Près de deux ans plus tard, le 24 mai 1926, lundi de Pentecôte, Eugène Julien, l’évêque d’Arras procède à l’inauguration de la nouvelle église Saint Léger.

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   Ressemblant beaucoup à la précédente, son emplacement a été reculé de plusieurs mètres dans le cadre de l’élargissement de la Place Jean Jaurès. Face aux risques engendrés par les galeries de mine passant sous la ville, la structure n’est plus en pierres mais en béton armé et les murs sont ainsi moins épais, le portail d’entrée a été agrandi, des pierres d’angle blanches donne du relief à la façade. Au dessus du porche, une simple inscription : ‘‘Eglise Saint Léger – Détruite pendant la grande guerre 1914-1918. Reconstruite et inaugurée en 1928 ».

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    L’église est ainsi moins massive, plus élancée, les matériaux de couleurs différentes donnent un aspect plus moderne à l’édifice tout en conservant son style jésuite. Les travaux ont été effectués par l’entreprise Hoelbeke et Flitz de Béthune.

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   Sur les façades latérales, dix vitraux représentant des saints ont été offerts par des notables comme Félix Bollaert, Léon Tacquet, des entrepreneurs ayant participé à la construction et de simples paroissiens.

    La chaire est inaugurée en 1928 et les grandes orgues terminées en avril 1930. Seul vestige de l’église d’avant 1918 : la statue de la Vierge Marie retrouvée dans les décombres, a repris sa place dans la chapelle des morts de la Grande Guerre où sont inscrits les noms des 726 militaires et 298 civils lensois tués lors du conflit.

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   En 1940, Lens est de nouveau occupé et les bombardements sur la ville vont reprendre. Le 23 mai 1940, une torpille éclate à l’intérieur de l’église, détruisant le mobilier et faisant éclater les vitraux.

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   En juin 1944, les lensois sont avertis par voie d’affichage que la présence qu’en cas d’alerte d’un guet dans le clocher de l’église Saint Léger signifie pour eux un  »danger extrême » et qu’ils doivent rapidement rejoindre les abris. Le 11 août, Lens est de nouveau bombardé. Sur la place Jean Jaurès, la mairie chère à Emile Basly, reconstruite après la première guerre n’est plus qu’un tas de ruines et l’église toute proche est sérieusement endommagée. Mais cette fois, sa structure n’est pas détruite et ses blessures ne sont pas irréversibles.

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   En 1956, les 25 vitraux sont remplacés. Créés par Louis Gauffault, maître verrier, ils sont tous de forme géométrique. Celui représentant Saint Léger se trouve au fond de la nef et les vingt-quatre autres sur les faces latérales sur deux niveaux.

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   Les derniers travaux ont consisté au remplacement du dôme en 1981 et l’édifice a été totalement rénové en 1996.

    L’église Saint Léger fait parti du paysage lensois depuis près de 1000 ans ; sans elle, il est certain que Lens ne serait pas Lens !

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3, rue Lamennais, fosse 14 à Lens

Posté par Le Lensois Normand le 9 août 2013

   Avoir passé sa jeunesse dans une maison des corons des Mines de Lens, ça vous marque à jamais. La maison d’abord, elle ressemble à toutes les autres mais c’était ‘nôtre’ maison même si elle n’a jamais appartenu à mes parents. La rue, c’était ‘nôtre’ rue, notre terrain de jeu. Les voisins, c’étaient ‘nos’ voisins, des gens sur qui on pouvait compter en cas de coup dur. Le jardin, c’était ‘nôtre’ jardin mais c’était surtout celui de mon père. Le coron, c’était ‘nôtre’ coron, là où nous vivions.

3, rue Lamennais, fosse 14 à Lens dans Histoire maison

    Le numéro 3 de la rue Lamennais se situe dans la ‘cité 14′ comme on dit aujourd’hui. Pour nous, nous habitions ‘à la fosse 14′ (et même  » àl’fosse quatorsse  ») tant on associait le numéro de notre chevalet à notre coron.

    Dans la rue, que des employés et ouvriers des Mines. En face, les petites maisons des pensionnés abritaient pour la plupart d’entre-elles des veuves de mineur : la silicose était passée par là.

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   Madame Renard qui nous offrait toujours des bonbons et qui avait pris sous sa protection sa voisine, celle qu’on appelait soit ‘la petite polonaise’, soit Madame Adam, du prénom de son mari décédé : son nom de famille slave étant imprononçable pour nous tous. Il y avait aussi celles que l’on craignait un peu : ‘La Jéhovah’ qui a toujours été pour nos yeux d’enfants un peu mystérieuse et ‘la matelassière’ dont le surnom indiquait qu’elle retapait à l’occasion des matelas mais que nous considérions un peu comme une sorcière.

   Un peu plus loin, dans la première maison de la grande barre de corons de la Route de La Bassée, quasiment au pied du chevalet de la fosse 14 habitaient la famille Ramon. En 1940, ils avaient fuit l’ennemi en participant à l’exode avec ma mère et mes frères et sœurs aînés. Catholiques pratiquants, André, le père avait participé à la construction de la chapelle Sainte Thérèse, près de l’école maternelle. Amputé suite à une blessure faite par un cheval, il portait une prothèse métallique en guise de jambe droite qu’il attachait à son épaule avec une large bretelle, ce qui ne l’empêchait aucunement de posséder un superbe jardin. Nos familles étaient très proches, mes parents désignèrent l’un des fils de ‘Monsieur et Madame Ramon’ (nous et nos parents les avons toujours appelés ainsi), Gaston pour être mon parrain.

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    La vie dans le coron suivait des règles strictes. Les journées étaient toutes différentes et dépendaient d’un emploi du temps devenu rituel au fil des ans. Le lundi, jour de lessive ; le mardi et le vendredi, jours de marché : le jeudi, jour de congé scolaire ; le samedi, jour de nettoyage et des bains ; et le dimanche, hé bien : c’était le dimanche !

    S’il y en avait un pour qui ce calendrier avait moins d’importance, c’était mon père. Sa vie, c’était : boulot, jardin, dodo ! Son seul repos, l’après midi dominical.

maison3 chevalet dans Lens

    Le jardin a tenu une importance primordiale dans nos années d’enfance. Immense pour nos yeux de gosses. Dans un descriptif des activités sociales des Mines de Lens du début du vingtième siècle, il est écrit que les jardins pouvaient atteindre six cents mètres carrés. Ce devait être le cas du ‘nôtre’.

   La couleur du jardin était rythmée par les saisons : noir comme la terre ou blanc de neige l’hiver, vert comme la végétation renaissante au printemps, magnifiquement coloré comme les fleurs de l’été, brun comme les feuilles fanées de l’automne.

    Le jardin était coupé en deux par une allée recouverte des cendres de la cuisinière à charbon de la cuisine. Elle était bordée de briquettes rouges et de magnifiques plates-bandes d’œillets blancs. De part et d’autre, les légumes abondants : carottes, pommes de terre, poireaux, salades, navets, haricots, petits pois, etc…. De quoi nourrir la famille toute l’année. Et cette terre, bêchée, retournée, ensemencée, binée, désherbée, récoltée par un seul homme : mon père.

    Le but de la Compagnie des Mines en annexant un grand jardin à chaque habitation était à la fois d’offrir aux mineurs la possibilité de faire des économies sur l’alimentation et de les occuper afin qu’il n’aillent pas traîner dans les cafés et y discuter politique avec les syndicalistes dont beaucoup étaient à l’époque propriétaires d’un estaminet. Plus tard, les HBNPC continuèrent la même politique.

    Ce n’est certainement à cela que pensait mon père lorsqu’il se trouvait à quatre pattes dans le parc de carottes pour les ‘démarier’.

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   Afin d’inciter les mineurs à y consacrer un maximum de temps, des concours récompensaient les plus beaux jardins. Quel joie et quelle fierté pour ces hommes de labeur de voir leur nom et parfois leur photo figurer dans le mensuel patronal ‘Notre Mine’ dans la rubrique des jardins primés.

    Pour mon père, ‘son jardin’, il le cultivait seul. Rarement il faisait appel à nous pour l’aider. Les seules fois où cela se produisait, c’était lors de l’arrachage des pommes de terre. Notre rôle était de mettre la récolte dans des seaux qu’il descendait ensuite à la cave et de rassembler les fanes afin d’en faire un feu de joie en fin de journée. Feu dans lequel nous avions le droit de jeter les quelques petites pommes de terre que nous avions glanées et de les manger sur-place, chaudes et croustillantes.

    Le fond du jardin était l’un de nos terrains de jeu. Groseilliers, framboisiers, cassissier … non seulement nous apportaient de quoi nous régaler l’été mais étaient aussi un superbe lieu de cachette lors de nos parties de ‘gendarmes et voleurs’.

   On pouvait bien sur jouer dans le jardin mais les règles étaient strictes : interdiction totale de poser le pied en dehors de l’allée centrale sous peine d’entendre un  »Sors de là tout de suite ! » hurlé par mon père.

   Dans le fond du jardin, derrière les arbres fruitiers et l’énorme pied de rhubarbe se trouvait un mur, LE mur ! Celui qui nous séparait de la maison de l’ingénieur. Derrière ce mur, ce n’était qu’énigmes et mystères: interdiction de monter sur le mur pour voir ce qu’il cachait. Interdiction aussi de cueillir les poires des branches qui pourtant s’inclinaient de ‘notre’ côté. On ne pouvait ramasser que celles qui tombaient, trop mures souvent. La propriété de l’ingénieur était un lieu sacré. Tenter d’y regarder ou d’y prendre des fruits était un crime de lèse-majesté et nous attirait directement une belle engueulade de la part de notre père. Était-ce par crainte ou par respect de sa part envers celui qui est censé régner sur le coron ? Il devait y avoir certainement un peu des deux.

   Petit, c’est assis sur le porte-bagages de la mobylette de mon père que je me faisais photographier avec en toile de fond, le fameux ‘mur de l’ingénieur’.

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    On avait par contre droit de jouer dans la volière puisque aucune poule n’y vivait. Aucun pigeon n’occupait non plus le pigeonnier. Contrairement à beaucoup d’autres mineurs, mon père n’était pas un ‘coulonneux’.

   La volière n’était en fait qu’un simple abri rudimentaire fait de bric et de broc (tôles, grillages, films de plastique, tasseaux de bois…) monté derrière entre la maison et le jardin. C’était pourtant pour nous un confortable espace de jeux.

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   La volière ne contenait que des … lapins. Ils y naissaient nombreux dans leur clapier et leur espérance de vie ne dépendait que du choix du menu dominical quelques mois plus tard.

   Les rapports que nous avions avec ces animaux se limitaient aux grandes promenades estivales qui occupaient nos après-midis lorsque notre père décidait de nous emmener chercher de ‘l’herbe aux lapins’. Avec mes sœurs, nous prenions la direction de la route de La Bassée que l’on traversait pour se rendre le long du Chemin Manot qui menait à Vendin. Et là, on se promenait, on jouait dans les champs, on ramassait des fleurs, on regardait le ‘coucou’, un petit avion qui décollait ou atterrissait sur l’aérodrome tout proche, on flânait jusqu’au moment où notre père nous annonçait que son vieux sac de jute était plein de cette nourriture qui allait alimenter nos amis à quatre pattes pendant quelques jours.

   La volière nous servait donc aussi de refuge pour nos parties de cache-cache. Un réduit dans lequel mon père stockait sa paille devenait une excellente cachette …. que tous connaissions. On jouait aussi à l’école comme tous les enfants. La plaque de tôle bitumée qui servait de paroi à la volière faisait un superbe tableau noir sur lequel on écrivait avec de la craie trouvée dans le jardin.

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    Face à la volière, un petit coin du jardin limité par une haie de troènes parfaitement taillés était consacré aux fleurs. Tulipes, jonquilles, œillets, roses, fuchsias, pensées, dahlias et même des fleurs de pavot agrémentaient ce coin de paradis géré par ma mère. Des parterres découpés en triangles ou en carré, séparés d’une petite allée de cendres et bordés des mêmes briques rouges alternaient les couleurs au fils des saisons.

   Mais les fleurs ne devaient en aucun cas déborder de leur emprise. Un jour que ma mère s’était procuré plus de bulbes de dahlias qu’il n’en fallait, elle voulu les planter de l’autre côté de la petite allée qui séparait les fleurs du potager. Quelle ne fut pas la colère de mon père. Ultime outrage : des fleurs là où devaient se trouver des légumes ! Je l’entends encore hurler :  » Mais ça, ça ne se mange pas. C’est pas avec ça que tu vas nourrir tes gosses ! ».

   Ma mère devait certainement parfois se détendre un peu de ses journées chargées dans cet éden fleuri où mes jeunes sœurs posaient avec leurs ‘robes du dimanche’.

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   Ce parterre de fleurs s’étendait jusqu’au bord de la rue, contournant le ‘trou d’eau’ (sorte de puits récoltant les eaux de pluies et celles que l’on y jetait après les lessives des lundis et les bains des samedis).

   Il faisait face à la buanderie. Mon père avait percé une fenêtre dans ce local mal éclairé qui servait à la fois de salle de bains et de laverie. Munis d’un seul robinet d’eau froide, il fallait en faire chauffer pour les bains et la lessive. Pour cela, un vieux poêle à charbon qui devenait aussi rouge que l’enfer lorsque la grande lessiveuse en tôle galvanisée lui demandait de faire bouillir son contenu. Une chaleur d’enfer, c’était bien le mot. Il devait faire largement plus de quarante degrés lorsque nous nous glissions dans ces baignoires de fer blanc. Après le bain, traverser la cour pour rentrer dans la cuisine était un calvaire en hiver. Ruisselant de sueur, encore humide de vapeurs, nous devions affronter les rigueurs du climat avant de nous réfugier à l’abri. Mais comme l’a si bien chanté Pierre Bachelet :  »C’était mon enfance et elle était heureuse, dans la buée des lessiveuses ».

   Heureusement, pour nous, les plus petits, l’hiver, le bain, on le prenait dans la cuisine où mes parents installaient la ‘petite baignoire’.

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   Le samedi était donc le jour des bains. Toute la famille y passait à tour de rôle. Père, mère, frères, sœurs et même notre grand-mère Blandine lorsqu’elle séjournait chez nous. La lessiveuse d’eau bouillante sur le poêle alimentait à l’aide d’un seau la baignoire posée à proximité. Après chaque bain, mon père ou ma mère vidaient une partie de l’eau qui avait servi dans le ‘trou d’eau’ et complétaient la baignoire avec de l’eau chaude et propre. Et cela, jusqu’au dernier bain de la journée.

  Le samedi, il fallait aussi faire son ‘samedi’. Si l’après midi était consacrée aux bains, le matin voyait les femmes et les filles agiter balais, wassingues (serpillère) et seaux pour astiquer les pièces de la maison et les alentours. A l’intérieur, la cuisine concentrait le plus de soins et d’énergie. C’était notre pièce de vie, donc la plus utilisée et celle qui se salissait le plus des poussières de charbon qui régnaient dans l’atmosphère.

   Puis, ma mère et mes sœurs entamaient le nettoyage extérieur : le trottoir donnant sur la rue, ses caniveaux et les cours étaient inondés à grands coups de seaux d’eau. Les balais-brosse s’activaient dans tout le coron dans une harmonie quasi-parfaite. Cette coutume était issue des obligations du règlement de la vie dans les corons édité par les Compagnies au début du vingtième siècle. Elles obligeait les mineurs à entretenir le pourtour de leur maison et de nettoyer régulièrement trottoirs et caniveaux. Tout manquement à ces devoirs attirait les foudres et les remontrances, et parfois même les amendes du garde des mines, représentant l’autorité dans les corons.

   Le bain, c’était donc une fois par semaine le samedi. Certainement pour être bien propre le lendemain pour enfiler nos ‘habits du dimanche’. Les autres jours de la semaine, on se lavait au seul robinet d’eau froide qui se trouvait dans la cuisine au dessus d’un évier utilisé également pour la vaisselle.

   Cette vaisselle qui était à la charge des filles le dimanche. Une obligation si elles voulaient aller ensuite au cinéma !

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    Mais avant d’avoir l’âge de sortir seuls, nos dimanches étaient occupés par des réunions familiales. Contrairement à ce que chantait Daniel Guichard, ils n’étaient pas monotones et on recevait souvent de la famille.

    Les parties des cartes sur la table de la salle à manger duraient une bonne partie de l’après midi. Dès que j’en eu l’âge, mon père m’appris les règles de la manille et surtout de la belote. Ainsi, je faisais partie du groupe des hommes qui alignaient tierces, belote-rebelote et dix de der en jetant à grands coups les cartes sur le tapis. Pendant ce temps, les femmes et les filles participaient à de longues parties de Nain Jaune dans une pièce de plus en plus enfumée au fur à mesure que les Gitanes ou les Gauloises se consumaient.

   Autre plaisir dominical que mon père me faisait partager : les rencontres de football au Stade Bollaert toutes les deux semaines. Dès 14h00, il m’installait sur le porte-bagages de sa vielle mobylette et nous prenions la direction la cité des Fleurs où il confiait son engin le temps du match à une pensionnée pour quelques piécettes. Les souvenirs de ces nombreuses heures passées à regarder et à aimer les ‘Sang et Or’ reste inoubliables..

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   Jusqu’au jour de notre communion, le dimanche matin était occupé par la messe. Notre mère nous réveillait et lorsque nous descendions de nos chambres, elle nous attendait dans la grande cuisine. Elle avait préparé trois chaises, une pour chacun, sur lesquelles étaient posés nos ‘habits du dimanche’. Pendant que nous nous habillions, elle faisait chauffer le lait sur la cuisinière puis nous le versait sur le chocolat en poudre dans de grands bols. Notre ‘Banania’ était accompagné de belles tartines beurrées et de confiture ‘faite maison’.

    Puis départ vers ‘l’église du douze’ que jamais nous avons appelé église Saint Edouard. On allait à l’église du douze comme on allait à l’école du douze, au dispensaire du douze ou à la coopérative du douze. Le douze, c’était la cité minière la plus proche de la notre mais c’était ailleurs, pas chez nous. Nous, on était ‘de la fosse quatorze’.

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    A l’église, les règles étaient sévères. On ne rigolait pas avec Monsieur le Curé. Les enfants se plaçaient à l’avant pour la messe, les filles à droite de l’autel, les garçons à gauche. Il ne fallait surtout pas oublier de faire poinçonner sa carte de présence à l’entrée. Toute absence de tampon devait être justifiée même si on était en vacances. Ceci nous obligeait à assister aux messes parfois à contrecœur pendant nos colonies ou nos séjours familiaux en Normandie.

   Après la messe, passage ‘obligé’ au café-tabac de la rue Auguste Lefebvre où nous dépensions nos rares économies (et les centimes que nous avions parfois réussi à ne pas mettre à la quête) en bonbons. Plus tard, j’y achetais mes premières ‘P4′ : des cigarettes en paquet de quatre faites de tabac de piètre qualité mais qui ne nous coûtaient pas très cher.

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    L’itinéraire pour aller ‘au douze’ demandait presque une demi-heure pour nos petites jambes. Nous le connaissions par cœur : quatre fois par jour, cinq jours par semaine, nous l’empruntions pour aller à l’école dès huit heures, été comme hiver, la ‘carnasse’ (le cartable) sur le dos vouté. A cette époque, il y avait classe tous les jours sauf les jeudis et dimanches. Seul avantage du samedi, on n’avait pas ‘d’étude’, ce qui nous permettait de rentrer à la maison à 16h30 au lieu de 17h30. L’étude, c’était une heure de présence de plus le soir afin de faire nos devoirs avec l’instituteur.

    A l’école, c’était comme à l’église : les filles d’un côté, les garçons de l’autre de la rue Saint Edouard. On y allait dès l’âge de six ans dans la classe du primaire. Déjà, à cette époque, les plus chanceux la quittait après le CM2 pour aller au collège en ville ; les autres y restaient jusqu’à leur quatorze ans et le passage du Certificat d’Etudes.

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   Mais en attendant l’âge d’être en primaire, on allait à l’école maternelle qui elle se situait ‘au quatorze’, sur la Route de La Bassée, près de la chapelle. Dès trois ans, le premier lundi de septembre, nos parents nous lâchaient dans ce qui était pour nous un nouveau monde. Par rapport aux autres enfants, nous avions un petit avantage : notre grande sœur Fernande y travaillait comme assistante aux institutrices. C’est dans cette école que nous avons appris en plus de l’éducation traditionnelle comment vivre en société, comment respecter les règles de la vie de groupe.

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   Le jeudi, il n’y avait pas d’école. Nous passions nos journées dehors, hiver comme été. Fabrication de tente avec des sacs de jute l’été ou de bonhomme de neige l’hiver. Grandes parties de ‘Gendarmes et voleurs’ avec les autres enfants du coron ou de billes avec mon copain Pascal qui habitait la maison à côté de la nôtre.

   Parfois, la cour devenait le stade Bollaert et on y assistait à de grands matches de football à …. un contre un. Quelques morceaux d’adhésifs sur le pull-over pour le transformer en maillot de champion et le vieux ballon de cuir usé recevait de grands coups de pied pour aller cogner le mur de la maison devenu but de football à grands cris de  »But pour Lens ! ».

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   Lorsqu’il faisait trop mauvais, c’est à l’intérieur sur une petite table dans la cuisine que je passai des heures avec mes bâtons de pâte à modeler à créer un autre monde miniature.

   Cette pièce que l’on appelait la cuisine, la plus grande de la maison était notre espace de vie. Comme partout dans les corons, c’était la pièce principale. Elle était à l’arrière de la maison et donnait sur la cour. On y vivait, on y mangeait, on y jouait, on s’y lavait, on y écoutait la radio puis plus tard y regardait la télévision, on y recevait, on y faisait nos devoirs …. La cuisine était meublée simplement : la grande table au milieu entourée des chaises de paille, un buffet en bois (remplacé à la fin des années 60 par un autre en formica) garni de nombreuses photographies familiales, un petit meuble pour le gaz, un autre sous l’évier et la petite table sous la fenêtre qui me servait de terrain de jeu. Au sol, un carrelage noir et blanc usé, aux murs la tapisserie à fleurs qu’un oncle venait de temps en temps d’Arras pour en changer.

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    La seule photo que je possède encore de cette cuisine nous replonge dans l’ambiance : la grande table, le buffet avec les photos, la petite armoire à pharmacie, les fleurs de la tapisserie, la cuisinière avec sa cheminée et ses pots de fer blanc ….

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   La cuisinière à charbon : élément incontournable d’une maison des mines. Celle qui transformait souvent la pièce en sauna. Celle qui nous obligeait à descendre à la cave plusieurs fois par jour pour l’alimenter en charbon. Celle sur qui on trouvait toujours la cafetière et la bouilloire. Celle qui obligeait nos parents à se lever tôt pour vider les cendres avant de la rallumer afin que nous ayons chaud en nous levant.

   Car il fallait nous réchauffer au petit matin, surtout l’hiver. Nos chambres se trouvaient à l’étage, sans chauffage bien sur ! Si pendant les autres saisons nous les trouvions confortables bien qu’un peu étroites (trois chambres pour six enfants), la période hivernale, on y traînait pas ! Bien souvent, le froid et le givre laissaient sur les vitres de jolies décorations de glace : pas besoin de thermomètre pour savoir qu’il ne devait pas faire beaucoup plus que zéro degré les nuits de grand froid. Mais c’était comme ça ! Le soir, on se glissait avec appréhension dans nos draps gelés, on faisait ‘du vélo’ avec nos jambes pour se réchauffer et réchauffer les draps puis on s’endormait …..

   Inimaginable pour les enfants d’aujourd’hui : j’ai franchi les douze premières années de ma vie sans télévision à la maison et je n’en suis pas mort. Ce qui se passait dans le monde, on ne l’apprenait qu’à la radio. Mon père écoutait Radio Luxembourg l’oreille collée contre le haut-parleur et buvait les paroles de Geneviève Tabouis. Les premiers épisodes de Zorro, les émissions pour les jeunes de Jean Nohain, les premières diffusions de matches de football du Stade de Reims, on allait les suivre chez les voisins un peu plus riches que nous et qui avaient investi dans un poste de ‘télédiffusion’.

   C’est au début des années 60 que survint un événement inimaginable. A la suite d’une tombola organisée à la centrale électrique de Vendin où travaillait mon père, mes parents emportèrent le premier prix : un poste de télévision !!! C’était une révolution dans notre vie. Les soirées se déroulèrent autrement dès que l’employé de la maison Dumortier installa et brancha cet appareil ultra-moderne. Sans cet événement, je pense que nous aurions encore attendu quelques années de plus pour avoir une télévision à la maison.

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    ‘Le poste’ trouva aussitôt sa place dans la salle à manger, près de la commode. Pour regarder l’unique chaîne de la télé, chacun s’asseyait sur une chaise autour de la grande table. Mais le soir, hors de question de rester et de manger dans la salle, elle n’était réservée que pour les dimanches. Alors, on roulait la table du téléviseur jusque dans la cuisine où il prenait la place de la radio dans un coin de la pièce. Puis, il fallait attendre que les lampes chauffent avant de voir l’écran s’éclairer et diffuser des images en noir et blanc venues d’ailleurs.

    Après le souper, nous devions tous regarder le ‘journal télévisé’ dans un silence absolu. Le moindre bruit était ponctué d’une réplique immédiate de mon père :  »Écoutez ! ». Car, à cette époque, on ne regardait pas la télé, on l’écoutait ! Certainement des restes de l’utilisation des vieux postes de radio.

   Exceptionnellement, le mercredi soir, nous avions le droit de rester après le journal télévisé. Ce soir là, on regardait ‘La Piste aux Etoiles’, un spectacle de cirque présenté par Roger Lanzac et dans lequel le clown Zavatta trouva la célébrité. Une autre émission que mes parents ne rataient jamais, le Magasine du Mineur avec le célèbre acteur patoisant Simons.

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   Les corons n’étaient certainement pas adaptés aux ‘nouvelles technologies’. Le réseau électrique de 110 volts devenait trop faible pour la consommation des familles. Il arrivait souvent que la baisse d’intensité entraîne l’extinction de la télévision. Alors, ‘Dumortier’ installa sous le poste un survolteur. Dès que l’on constatait une baisse de l’éclairage, on allait vite actionner le survolteur afin que notre téléviseur ne nous lâche pas ! Mais parfois, ce n’était pas suffisant. Alors nos parents éteignaient tout, débranchaient la télé et l’antenne et tout le monde allait se coucher.

   Le jeudi après-midi, en dehors des vacances scolaires, on ‘avait cathé’. Il fallait donc reprendre la route de l’église du douze où, dans une petite salle située derrière le préau de l’école des garçons, on voulait nous faire croire que tous les malheurs du monde étaient dus à un couple de naturistes qui n’avait pu s’empêcher de croquer dans une pomme offerte par un diable de serpent !

   Mais, ce qui était bien dans le cathé, c’était avant ou après : d’interminables matches de football sur le terrain aménagé qui se trouvait derrière l’église du douze. Tout le monde jouait, y compris le curé qui faisait aussi office d’arbitre tant il était craint et respecté. Deux sacs posés à terre de part et d’autre du terrain délimitaient les buts. Pas de règles précises, pas de ‘hors jeu’. Un seul objectif pour tous : frapper fort dans le ballon en direction du but adverse. Des matches qui se jouaient parfois à vingt contre vingt ! A cette époque, les clubs de football n’étaient pas structurés pour s’occuper des jeunes et le ‘cathé’ avait la charge de les remplacer. Peu importait pour nous le manque d’installations et d’éducateurs, ces rencontres suffisaient à ce qu’on se prenne un moment pour Kopa, Fontaine, les rémois ou Wisniewski et Oudjani, les vedettes lensoises de l’époque.

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   Nous ne devions certainement pas toujours être très propres lorsque nous rentrions à la maison. Nos vêtements étaient jetés directement dans un grand panier d’osier de la buanderie et attendaient le lundi suivant pour être lavés. Car la lessive, dans les corons, c’était le lundi. Tôt le matin, mon père allumait le ‘feu’ de la buanderie, posait dessus la grande lessiveuse pour faire bouillir l’eau dans laquelle trempait tout le linge de la semaine et où ma mère jetait des morceaux de savon noir. Plus tard, elle utilisait un savon de marque Sunlight que tout le monde appelait ‘sin liche’.

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   Toute la journée, sur le fil à linge qui longeait l’allée du jardin comme dans les autres habitations du coron, on voyait accrochés les draps, les vêtements, les serviettes et toutes les autres lessives de la journée.

   Ça ressemblait à un jour de fête dans le coron avec ces nombreux drapeaux et oriflammes accrochés au pied du chevalet.

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   Lorsqu’elle repassait à même la table de cuisine protégée d’une vieille couverture, ma mère utilisait ces vieux fers en fonte que l’on trouve encore aujourd’hui dans les brocantes. Ils étaient plusieurs à chauffer dans le four de la cuisinière avant qu’elle ne les saisisse un à un à l’aide d’un torchon.

   Les mardis ou les vendredis, il arrivait que l’on aille ‘à Lens’ car c’était des jours de marché. On ne disait pas ‘Descendre en ville’ mais ‘Aller à Lens’ comme si Lens, ce n’était pas chez nous. Cela était peut être du à d’ancestrales rivalités entre les corons et le centre-ville, entre les notables et les mineurs, entre les élus et les patrons des mines.

   On descendait souvent à pied par la Route de La Bassée et la rue du Pôle Nord : quatre ou cinq kilomètres ne nous faisaient pas peur ! Nous avions l’habitude de marcher : nous n’avions pas de voiture à la maison. Les seuls véhicules étaient le vélo de ma mère et la vieille mobylette Peugeot de mon père (qui me semblait être plus souvent en panne qu’en état de rouler, ce qui engendrait de grandes colères paternelles accompagnées d’une suite d’exclamations furibondes dans lesquels il ne disait pas que du bien de l’Être Suprême!).

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   Sur le marché, après avoir arpenté toutes les allées de la place du Cantin (que jamais je n’arriverai à appeler place Roger Salengro) et de la rue de Lille, on remontait quelques heures plus tard, parfois toujours à pied, parfois en empruntant les vieux cars jaunes bondés des Transports en Commun Lensois qui nous laissaient au café Carpentier, près de la maison de l’ingénieur.

   Ma mère ramenait toujours quelque chose dans son panier du marché, alimentation, accessoires, textiles …. En cette période d’avant les hypermarchés et d’avant les caddies, certaines marchandises ne pouvaient être trouvées qu’au marché. Pour les courses de la semaine, il y avait les commerces de la Route de La Bassée ou la coopérative des mines, rue Fénélon. Sans oublier les marchands ambulants pour le pain, les produits frais (‘le marchand de beurre’) ou la boisson (‘le marchand de bière’) dont le passage du camion dans notre rue était toujours un petit événement et une occasion de se retrouver pour les femmes du coron.

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  Il y a certainement encore beaucoup de choses à dire sur la vie dans les corons de notre jeunesse. Tant de souvenirs reviennent au fur et à mesure de l’écriture. Le 3 de la rue Lamennais, c’est là où je suis né, c’est là où j’ai vécu les vingt premières années de ma vie, c’est là où mon père est décédé. D’autres pages de la vie ont été tournées depuis mais celle-ci fut la première, celle de l’enfance, celle de l’insouciance, celle que l’on n’oublie jamais.

   C’était au 3 rue Lamennais, fosse 14 à Lens …………………………………..

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Les deux tours de France de Maurice Garin

Posté par Le Lensois Normand le 28 juin 2013

A l’occasion du départ du centième Tour de France, revenons quelques années en arrière sur les deux premières épreuves et rendre hommage à leur vainqueur, le lensois Maurice Garin (même s’il fut déclassé par la suite du second) dont l’histoire de la vie et de la carrière a déjà été relatée dans ce blog ( à lire ici )

Il est dommage qu’aujourd’hui à Lens, aucune manifestation ne célèbre cet homme qui fut durant et après sa carrière un   »sacré personnage ». Des idées avaient été avancées mais n’ont pas été retenues. Alors, retournons quelques instants sur les routes des Tours de France de Maurice Garin.

Le Tour 1903 :

Les deux tours de France de Maurice Garin dans Histoire mg003

Le départ est donné devant l’auberge du Réveil-Matin à Montgeron (Essonne) à 5h 15 le 1er juillet 1903. Les soixante concurrents prennent la route de Lyon pour une étape de 467 kilomètres.

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Dès le départ, Maurice Garin, parti avec le dossard numéro 1, imprime un train d’enfer. Seul le jeune Pagie arrive à le suivre. Vers 9 h 00, ils franchissent ensemble la ligne d’arrivée. Un correspondant du journal  ‘L’Auto’, présent au départ de la course, se rend ensuite par le train à Lyon pour assister à l’arrivée des coureurs. Lorsqu’il rejoint le contrôle d’arrivée, les premiers ont déjà quitter les lieux depuis un momemnt pour rejoindre leur campement.

Son plus dangereux adversaire, Aucouturier, victime de douleurs à l’estomac, abandonne. Comme le veut le règlement, il pourra participer aux autres étapes mais ne plus concourir pour la victoire finale à Paris.

Le jeune Pagie est élogieux pour Garin : « C’est grâce à Garin que je finis second. C’est un chic type. Il m’a même donné à manger dans les moments difficiles ».

Garin est le premier leader du premier Tour de France. Mais pas de maillot jaune pour lui : celui ci ne sera instauré que beaucoup plus tard. Le lensois est reconnaissable dans le peloton à sa veste blanche et son brassard.

affiche1903 1904 dans Les Hommes

La seconde étape démarre de Lyon quatre jours plus tard à … 2h30 du matin. Aucouturier fait partie maintenant des ‘partiels’ (coureurs engagés pour une ou plusieurs étapes mais qui ne concourent pas pour le classement général). Pour la victoire finale, il se met au service d’Emile Georget. Les deux coéquipiers arrivent ensemble à Marseille où Aucouturier, surnommé Le Terrible à cause de son mauvais caractère, l’emporte. Maurice Garin, victime de deux crevaisons et d’une chute, termine à 31 minutes en compagnie de Pothier.

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Son jeune compagnon d’échappée de la veille, Pagie, arrive avec plus de trois heures de retard.

Henri Desgranges, l’organisateur de l’épreuve, n’est pas satisfait. Il fulmine contre les ententes illicites entre les ‘qualifiés’ (ceux qui luttent pour la victoire finale) et les ‘partiels’ . Il modifie le règlement : le peloton est scindé en deux groupes les ‘partiels’ partiront une heure après les autres.

Garin perd dans cette histoire un appui de taille en la personne de son plus jeune frère Ambroise qui ne s’était engagé que pour deux étapes dans le seul but d’aider son aîné.

Le 8 juillet, départ pour la troisième étape. Aussitôt, Garin emmène le groupe des ‘qualifiés’. Peu avant Nîmes, il se trompe de route et perd un quart d’heure sur d’autres coureurs. A Béziers, il est revenu dans le groupe de tête tandis que l’un de ses grands rivaux, Georget, malade, est à la dérive.

A 17h00, à l’arrivée à Toulouse, c’est un certain Brange qui bat Garin au sprint. Aucouturier arrivant avec 28 minutes de retard seulement est déclaré vainqueur de l’étape pour avoir donc repris 32 minutes aux hommes du premier groupe.

A Bordeaux, c’est un Suisse, Charles Laeser qui l’emporte.

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L’arrivée à Bordeaux du Suisse Laeser

Maurice Garin remportera les deux dernières étapes à Nantes et Paris. Cependant, dans l’étape Bordeaux-Nantes, un incident entre coureurs est à déplorer. Quatre hommes sont en tête : Garin, Pothier, Pasquier et Augereau. Ce dernier est le seul à ne pas faire partie de l’équipe ‘La Française’. Avant Montaigu, Angereau crève et change de machine. Ceci n’est pas du goût de Pothier qui le pousse et le fait tomber. Garin s’arrête et piétine le vélocipède d’Angereau, le rendant inutilisable. Mais le coureur est têtu, emprunte une autre machine et rejoint les leaders. Garin le menace de nouveau et victime d’une nouvelle crevaison, le malheureux Angereau préfère rester à distance des échappés et ne terminer que quatrième à Nantes.

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Augerau (en sombre) suit les 3 coureurs de ‘La Française’

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L’arrivée de Garin à Nantes

Alors que lors des étapes précédentes, les coureurs avaient le droit de se faire aider par des entraîneurs à vélocipède ou à motocyclette, la dernière étape est, elle, disputée sans entraîneurs. L’arrivée officielle se situe à Ville-d’Avray à quelques kilomètres de Paris. Les 20 rescapés qui composent le peloton restent groupés pendant toute l’étape. L’ainé des Garin l’emporte au sprint devant Augerau et Samson.

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Garin, tout sourire après sa victoire à Paris

Il devient le premier vainqueur du premier tour de France et entre ainsi dans la légende. Ayant parcouru les 2397 kilomètres en 94 heures et 33 minutes, il devance son dauphin, Pothier de 2 heures, 49 minutes et 45 seconde, ce qui constitue toujours le record du plus gros écart enregistré dans le Tour de France. Les primes attribuées au vainqueur de l’épreuve lui rapporte 6 125 francs de l’époque.

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Maurice Garin, sa tunique blanche et son mégot avec son entraîneur Delattre

Le 25 juillet, Maurice Garin est de retour à Lens. A sa descente du train à 18h00 près de 6000 personnes l’attendent sur la place de la gare. Lorsqu’il apparait auréolé de son écharpe tricolore, il est acclamé par une foule en liesse. Des délégations de toutes les sociétés sportives de Lens le couvrent de fleurs. Il prend place dans une voiture automobile accompagné de son manager Delattre pour rejoindre l’hôtel de ville. Précédé par la Fanfare Municipale, escorté de 500 cyclistes, le cortège traverse les rues de la ville jusqu’à la mairie où Emile Basly, le Député-Maire, l’accueille avec un bouquet de fleurs, rend hommage son énergie et offre le verre de l’amitié. Puis le cortège se reforme pour arpenter les principales rues de Lens sous les ovations jusqu’à sa destination devant le commerce de Maurice Garin, rue de Lille.

Le Tour 1904 :

Après le succès de la première édition, Henri Desgranges organise un an plus tard le second Tour de France du 2 au 24 juillet.

Le départ de Montgeron. Garin reconnaissable à sa tunique blanche.

Le parcours est le même que l’année précédente. Afin de ne pas retrouver les tricheries dues aux coureurs ‘partiels’, le règlement est modifié : les cyclistes qui abandonnent ne peuvent prendre le départ dans une autre étape. Et cette fois, la course est suivie par trois voitures du journal ‘L’Auto’ qui effectuent des contrôles volants.

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98 coureurs, dont 72 français, se présentent au départ à Montgeron. Garin part favori mais aura fort à faire avec Aucouturier qui s’est promis de prendre sa revanche sur le sort.

Déjà, des rumeurs crient à la tricherie. Il est dit que César Garin et Pothier, membres de l’équipe La Française, ne s’alignent que pour aider l’aîné des Garin à gagner le Tour, ce qui est formellement interdit par le règlement. Certaines rumeurs accusent aussi Maurice Garin et son frère César de se faire ‘remplacer’ par leur cadet Ambroise (qui ne s’est pas engagé cette année là) sur certaines portions d’étape.

Dès la première étape, Coup de théâtre : une chute provoquée par des cyclistes amateurs met au sol une dizaine de coureurs dont … Aucouturier ! Garin, qui s’est vite aperçu que ‘le Terrible’ n’était plus dans le peloton accélère l’allure aidé par son frère César. Au contrôle de Gien, Aucouturier passe avec 90 minutes de retard.

Aidé par Pothier (qui était pourtant dans la chute avec Aucouturier et qui est revenu sur la tête si rapidement que certains se posent des questions), Garin accélère encore et l’emporte à Lyon avec 2 h 30 d’avance sur son rival Aucouturier.

Cette première étape a été marquée par le premier incident sérieux. Alors que Garin et Pothier roulent ensemble, ils sont rejoint par une voiture dans laquelle se trouve quatre hommes masqués. Pendant six kilomètres, ils tentent de renverser les deux champions. Devant finalement abandonner, ils s’éloignent en menaçant : ‘On aura ta peau, Garin !’.

Desgranges prend les premières sanctions à Lyon. Un coureur nommé Chevalier, distancé lors de l’étape et accusé d’être monté dans une voiture pour rejoindre la tête de la course est exclu du Tour. Pothier, convaincu de la même tricherie, n’est lui que sanctionné d’une amende de 500 francs. Ces sanctions différentes auront une grande importance par la suite.

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Lors de la deuxième étape, un incident grave se produit. Arrivé vers Saint Etienne, le coureur local Fauré s’échappe et prend quelques longueurs au peloton. Sitôt son passage, une centaine d’individus munis de pierres et de gourdins fait barrage au autres coureurs. Les frères Garin et d’autres coureurs sont violemment frappés et blessés. Un coureur italien nommé Giovanni Gerbi a un doigt sectionné. Le groupe d’assaillants ne se disperse que lorsque les suiveurs tirent des coups de pistolet.

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Giovanni GERBI

Le peloton des favoris, composé de neuf coureurs, reste groupé pour rejoindre Marseille où Aucouturier remporte le sprint.

Après enquête et déclarations de commissaires, Desgranges décide d’exclure du Tour le dénommé Payan d’Alès. Aussitôt, les organisateurs reçoivent des menaces qui sont confirmées lorsque l’étape suivante approche de Nîmes. Des clous jonchent le sol et les crevaisons sont nombreuses. Dans la ville, une troupe d’émeutier fait barrage à la course. Les coureurs sont une nouvelle fois insultés, frappés, menacés de mort. Ils s’en sortent grâce aux soldats qui font fuir les assaillants et aux revolvers sortis des poches des accompagnateurs.

Mais la course reprend. A Toulouse Aucouturier bat sur la ligne Cornet, son compagnon d’échappée. Garin et Pothier arrivent ensuite avec 8 mn 43 de retard.

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Henri CORNET

Les détracteurs du Tour de France accusent plus ou moins Desgranges d’être à l’origine de ces événements. Les sanctions différentes infligées aux participants pour des motifs similaires amènent ces questions : la société de cycles ‘La Française’ étant à la fois engagée et sponsor de la course, ses coureurs ne sont ils pas avantagés par la direction de la course ? Le fait que ce soit Desgranges et non l’Union Vélocipédique de France qui juge et sanctionne n’avantage t-il pas les coureurs de ‘La Française’ ?

Au départ de Toulouse pour Bordeaux, Maurice Garin dit : « Si je ne suis pas assassiné avant Paris, je gagne ce tour ». Au vélodrome de Bordeaux, quatre hommes arrivent ensemble : les frères Garin, leur coéquipier Pothier et Beaugendre, seul coureur qui n’est pas équipé par ‘La Française’. Lors du sprint dont Maurice Garin se désintéresse, son frère effectue une embardée qui rejette Beaugendre contre les balustrades permettant ainsi la victoire de Pothier. La réclamation de Beaugendre est repoussée par la direction.

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L’arrivée de Maurice Garin à Bordeaux

Quelques incidents, heureusement moins graves, se produisent encore lors des deux dernières étapes. Par exemple, un homme est arrêté à quelques kilomètres au nord de Bordeaux : il était en train de placer sur la route des planches munies de clous.

C’est dans ce climat d’extrême tension que Hippolyte Aucouturier reporte les deux dernières étapes et que Maurice Garin son deuxième tour de France. De nouveau, on entend dire que les deux hommes se sont concertés : à chaque fois, le peloton des favoris arrive groupé. Ceci arrange les deux hommes : Aucouturier pour faire valoir sa pointe de vitesse lors des sprints et Garin évite des échappées qui pourraient menacer sa place de leader.

C’est sous l’orage que Garin et les autres arrivent ensemble au Parc des Princes sous les acclamations de la foule venue nombreuse saluer les héros. Le lensois remporte son deuxième Tour de France en ayant couvert les 2388 kilomètres en 93 heures et 6 minutes à la moyenne de 25,649 km/h.

Pothier est second à 3 minutes 28, César Garin troisième, Aucouturier quatrième et Cornet cinquième.

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Mais l’histoire du Tour de France 1904 n’est pas terminée. Trois commissaires de course envoient un rapport à l’Union Vélocipédique de France. Ils ont constaté des irrégularités qui n’ont pas ou peu été sanctionnées par la direction d’Henri Desgranges.

Une enquête est réalisée. Déjà en septembre, des coureurs ont été disqualifiés de la course Bordeaux-Paris : Léon Georget, Petit-Breton, César Garin, Rodolphe Muller arrivés dans cet ordre sont mis hors course pour avoir été entraînés par motos ou poussés.

Début décembre, Maurice Garin ne se doute pas de ce qu’il allait lui arriver lorsqu’il fait le pari d’entrer à bicyclette dans la cage au lions de la ménagerie du cirque installé sur la Place de la République de Lens.

Le 2 décembre, l’UVF annonce son verdict : les frères Garin, Pothier et Aucouturier et d’autres concurrents sont disqualifiés. Des suspensions sont aussi prononcées : Pothier et deux autres coureurs sont radiés à vie, Maurice Garin écope de deux ans.

C’est donc Cornet qui est déclaré vainqueur.

Les motifs des sanctions sont un peu flous. Ils font référence à des articles de règlement mais sans citer vraiment de faits. par exemple : ‘Untel est déclassé pour avoir effectué une partie du parcours en voiture’, mais sans préciser la date et le lieu …

Certains pensent qu’il s’agit là d’une sorte de revanche de l’UVF envers La Française ou Henri Desgranges. Ce dernier envisage sérieusement d’abandonner définitivement l’idée d’organiser à nouveau un Tour de France. Mais il se ravisera et le Tour 1905 eut lieu ainsi que ses nombreux suivants.

Entre temps, Maurice Garin déclare à la presse :  »Je ne courrai plus. Je rentre à Lens m’occuper de mon commerce de cycles« . Il n’admettra jamais la sanction et sur la photo qu’il dédicacera à l’occasion du cinquantenaire du Tour en 1953, il fera imprimer :

« Maurice Garin, vainqueur des Tours de France 1903 et 1904″

garin0

Publié dans Histoire, Lens, Les Hommes, Les Sports | 2 Commentaires »

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