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1914-1918 : quatre années d’enfer à Lens (5)

Posté par Le Lensois Normand le 23 juillet 2014

5) Le courage face à l’humiliation

    En avril 1916 , la ville est frappée d’une seconde contribution de guerre de 800 000 francs. Émile Basly et Élie Reumaux tenteront en vain d’en faire baisser le montant. Les Lensois doivent racler les fonds de tiroirs pour trouver une partie de la rançon. L’autre partie est obtenue par des emprunts auprès des banques pour lesquels la compagnie des mines se porte garant.

    Les allemands sont chez eux à Lens. Ils continuent d’humilier la population et ses représentants. Ainsi, le 14 mai, ils obligent Émile Basly, ses adjoints, Élie Reumaux et d’autres notables dont Léon Tacquet, à assister à l’érection d’un monument dans leur cimetière militaire. Les français sont obligés de saluer tous les officiers et de déposer une gerbe au pied de la statue.

034 statue allemande

    A la fin de 1916, les bombardements s’intensifient encore. Le commandant Klaus décide d’enfermer les Lensois chez eux, où plutôt dans ce qu’il reste du « chez eux ». La plupart doivent se réfugier dans les caves ou dans des abris sommaires sous les décombres. La population reste ainsi murée à longueur de journée avec seulement une autorisation de sortir pendant deux heures chaque matin pour effectuer ce qui peut encore être fait de provisions ou vaquer à quelques tâches ménagères.

034 2 lensois dans les ruines

    Ces malheureux Lensois entendent du fond de leur gouffre les bruits de la guerre au dessus de leur tête. Ils ne peuvent savoir s’il s’agit de tirs allemands faisant sauter des parties de la ville ou d’obus anglais lancés contre l’envahisseur.

    Lorsqu’ils sortent enfin de leur tanière forcée, ils s’aperçoivent que la guerre est loin d’être finie : les allemands, sous les ordres de Klaus, ont posté des canons partout en ville et dans les corons. Le pont de la Route de Douai, la maison syndicale, les écluses du canal, les cités 11, 12 et 14 sont ainsi transformées en place forte : le calvaire n’est pas fini dans ce qui était encore deux ans plus tôt la capitale du pays minier. La population n’a pas fini de souffrir : les tirs des soldats alliés pour détruire ces positions vont obligatoirement tomber sur les hommes et les femmes de la ville.

034 maisons en ruine

    Cette population est affamée. Pourtant le comité hispano-américain fonctionne. Le centre de ravitaillement se trouve à Carvin. Si le pain n’est pas de très bonne qualité, il a le mérite d’exister et de permettre aux Lensois desurvivre. On y trouve aussi des légumes secs, des pâtes, des conserves mais peu de viande. Pour assurer le ravitaillement, Basly demande aux autorités allemandes des laissez-passer pour les hommes se rendant à Carvin. Celles-ci en profitent plusieurs fois pour arrêter les convois sur le chemin du retour afin de piller leur contenu.

   Les Lensois assistent, sans pouvoir rien y faire, à l’agonie de leur cité. À longueur de journée, ce n’est qu’un continuel tremblement de terre. Les vitres tombent, les tuiles des toits volent, les briques des murs s’effondrent, les trottoirs disparaissent, les pavés des rues sont arrachés. Malgré leurs malheurs, les Lensois applaudissent aux effets des bombardements, même s’ils en sont les victimes. Pour eux, ces obus qu’ils prennent sur la tête, qui détruisent leurs maisons, qui tuent leurs enfants sont signes d’une offensive donc d’un espoir prochain de libération.

    Il n’est pas rare, comme le soulignent Emile Basly et Léon Taquet, de voir des obus traverser les pièces des maisons. Pour les lensois, aucun autre recours que de se confiner désormais dans les caves aménagées en pièces d’habitation sous les ruines.

    Mais les tenaces Artésiens décident de réagir, de se regrouper, de se soutenir. Habitués à percer des galeries dans le charbon, ils creusent, à l’insu de l’occupant, des tunnels entre leurs caves. Les vieux mineurs ressortent leurs pics, les enfants remontent les seaux remplis de gravas. Dans certains corons, on peut rejoindre l’extrémité d’une rue à l’autre par ces galeries. Ainsi, sous les pieds des ennemis qui occupent leurs logements, des lensois se regroupent pour partager leur maigre pitance et se soutenir mutuellement.

   Malheureusement, il arrive souvent que les murs ou les toits bombardés tombent sur la cave : beaucoup de Lensois meurent étouffés dans ce tombeau qu’ils ont eux-mêmes creusé.

   Rapidement, l’ennemi découvre ces cachettes. Les soldats qui occupent les maisons veulent aussi bénéficier de l’abri des caves. Ils choisissent les meilleures d’où ils expulsent les occupants. Afin de consolider leur nouvel abri et de le protéger des bombardements, ils n’hésitent pas à faire entreprendre des travaux par des hommes, des femmes et même des enfants qu’ils réquisitionnent, les obligeant ainsi à travailler sous les bombes et les tirs d’artillerie.

035 soldats allemands cité 11

   Une autre attitude indigne d’un militaire est rapporté par Émile Basly : un jour, le Commandant Klaus exige que toutes les lensoises de 15 à 60 ans subissent un examen médical effectué par des « majors » allemands. On devine les intentions cachées de ce vicieux ! Devant le refus des femmes et les protestations des autorités françaises (ou de ce qu’il en reste), il doit alors accepter de remplacer cette visite médicale par une simple attestation de bonne santé. Le docteur Emery, médecin-chef de l’hospice se fait un plaisir de délivrer, sans même les rencontrer, tous les certificats demandés aux lensoises.

   Les troupes allemandes subissent de nombreuses pertes. Leurs officiers, sur ordre de Klaus, vont chercher de la main d’œuvre dans les corons. De jeunes garçons, des enfants sont enrôlés de force et disparaissent. Lorsqu’ils reviennent chez eux quelques jours plus tard, ils racontent qu’ils ont été conduits sur la ligne de front pour y exécuter des travaux, fabriquer des abris, creuser des tranchées …

   Cela n’empêche pas certains de résister au péril de leur vie. Un de ces gamins transportant un sac de plâtre ne peut saluer un sous-officier allemand. Il est jeté à terre et roué de coups. De rage et afin de ne plus être obligé de se décoiffer devant l’ennemi, il creuse un trou dans le sol et y enfouit sa casquette.

   Les abris n’empêchent pas le nombre de civils tués d’augmenter continuellement. Que ce soit suite aux bombardements ou fusillés par les allemands pour le moindre motif, parfois simplement pour l’exemple, trois cents cinquante civils lensois perdront la vie pendant cette occupation. Dans son journal, Léon Tacquet relate que quasiment chaque jour, des personnes décèdent à l’hospice, des Lensois mais aussi des blessés apportés de Liévin, Eleu, Angres ou Souchez.

   Ainsi, souvent, le matin, à sept heures (horaire exigée par Klaus pour les enterrements), un ou plusieurs corbillards mènent la dépouille d’un homme, d’une femme ou d’un enfant abattu. Le convoi conduit les défunts au cimetière-est route de Douai. Dans ce lieu de plus en plus dévasté au fil des ans, aucune cérémonie religieuse n’est autorisée avant l’inhumation qui se déroule sous l’œil intransigeant de la police allemande. Lorsqu’un soldat français décède à l’hôpital, les autorités allemandes interdisent aux Lensois d’assister à l’enterrement. Par contre, lors de l’inhumation d’un soldat allemand, les généraux exigent la présence d’élus ou de notables français et de grandes cérémonies religieuses sont célébrées.

   Le 8 février 1917, les soldats allemands décrochent et emmènent les quatre cloches de ce qui reste de  l’église Saint Léger. Le buste en bronze représentant l’ancien maire de Lens Guislain Decrombecque, place du Cantin, est également emporté. Tout ce qui est en bronze sera fondu et servira à faire de nouveaux canons pour l’armée allemande.

038 statue decrpmbecques avant 14

   Les bombardements s’intensifient encore en ce début d’année 1917. Dans les corons, sur les 18000 maisons, il en reste à peine 1000 debout.

036 rue Jeanne d'Arc 1916

   Lorsque les obus tombent sur l’usine à gaz, avenue du 4 Septembre, dix-huit civils lensois sont tués. En mars, les bombes tombent au pont de Douai. Les Allemands qui font une grande fête dans la brasserie Bruneau tout à côté sont frappés de plein fouet. De nombreux officiers et soldats sont tués. Le quartier est entièrement rasé.

039 usine a gaz av 1914

   Plus la guerre avance et plus les victimes civiles sont nombreuses. Les allemands proposent aux habitants d’être évacués vers l’arrière, leur promettant du travail et un salaire. N’ayant plus aucune ressource, beaucoup de familles pauvres acceptent. Les allemands promettent de faire suivre leurs bagages et leur mobilier après leur avoir fait régler les frais de transport. Bien sur, ces indigents ne revirent jamais leurs biens.

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1914-1918 : quatre années d’enfer à Lens (2)

Posté par Le Lensois Normand le 27 juin 2014

 2) Le début de l’horreur

   Le médecin militaire Dautrey, isolé de son unité dès le début des combats, se cache dans Lens. Il sera fait prisonnier le 8 octobre et conduit à l’hospice de la ville. Sous surveillance, il soigne les soldats blessés dont une trentaine de français.

014 2 hospice

   En quelques jours, près de 17000 habitants prennent la route de l’exode. Il ne reste plus en ville que 18000 âmes apeurées qui vont devoir subir des affres du conflit et les exigences des envahisseurs.

  Un jeune de Pont-à-Vendin âgé de 19 ans, Alexandre Davroux, accusé d’avoir tiré sur des soldats allemands est amené à la Kommandantur de Lens. Le dimanche 11 octobre, il est fusillé dans la cour de la gare. C’est le premier civil abattu sans jugement.

  Dès lors, les Lensois vivent dans la crainte. Les occupants prennent un malin plaisir à terroriser les habitants. Les hommes valides étant pour la plupart partis au front, ce sont les femmes, les vieillards et les enfants qui sont persécutés : les maisons sont prises d’assaut, pillées…

  Afin de se soustraire aux envahisseurs, des hommes qui ne sont pas mobilisés se cachent dans les caves, dans les greniers. Ceux qui sont découverts sont immédiatement arrêtés et déportés ou astreints à travailler pour l’ennemi. D’autres resteront plusieurs mois, plusieurs années dans le noir. Ils ne sortiront de leur tanière qu’obligés par les éboulements dus aux bombardements. Ils ne seront alors que spectres, êtres hagards décharnés et beaucoup ne pourront survivre.

  Le calvaire va empirer dès la fin du mois d’octobre 1914 avec les premiers combats, les premières tranchées, les premiers blockhaus aux portes de la ville. Puis les obus alliés commencent à tomber sur Lens.

010  blaukhaus allemand route de Béthune

  Nous sommes le 27 novembre 1914. La ville est bombardée, les troupes alliées visent les points stratégiques pour empêcher l’avancée et le ravitaillement des allemands (gare, usines, ponts…). Leur cible principale est la gare des chemins de fer du Nord. Des obus tombent du côté de la place de la République. L’un d’eux transperce les murs du commissariat de police et pulvérise la devanture du bar des Sports appartenant aux parents du boxeur Georges Carpentier.

011 café carpentier

  Le commissaire de police Charles Bourgeois, très apprécié des Lensois, est gravement blessé. Conduit à l’hôpital, il sera amputé d’une jambe un mois plus tard. Ce qui ne l’empêchera pas de reprendre son travail et de soustraire bon nombre de français aux griffes de l’ennemi. Il sera l’un des derniers à quitter Lens en avril 1917 en compagnie d’Emile Basly.

  D’autres obus tombent dans la rue de la gare et endommagent sérieusement la toiture du café Métropole. Ce ne sont malheureusement que les prémices d’une destruction totale qui durera quatre longues années.

011 metropole

  Les frères Deligne, les derniers meuniers de la ville, sont parmi les Lensois qui choisissent rapidement le chemin de l’exode. Avant de partir, ils décident d’emporter dans leur fuite des pièces de leur moulin à gaz. La ville déjà meurtrie risque de voir sa population affamée sans pain ! Ce sont quatre cents femmes des corons, appelées par Emile Basly, qui apportent leur moulin à café et viennent moudre le blé. On utilise aussi les concasseurs des mines de Lens, d’énormes meules tirées par des chevaux assurant ainsi le pain quotidien à la population. Lorsque le moulin est enfin réparé quelques mois plus tard, les allemands le réquisitionnent pour leurs besoins.

  Bien vite, les soldats germaniques s’installent en ville et dans les corons. Lens est considéré par eux comme un lieu de cantonnement, de repos entre deux combats de tranchées. La Kommandantur prend possession de la maison du notaire Dormion sur la Grand-Place où tous les après-midi, des fanfares prusiennes donnent des concerts de musiques militaires. Bien que les premiers dégâts apparaissent dans la cité, les soldats continuent de festoyer.

012 0 commerces

  L’occupation est loin d’être loyale et respectueuse de la part des militaires de l’empire allemand. Basly qualifient les occupants de « goinfres, ivrognes, brutaux, voleurs » soutenus par des officiers dont l’unique but est de laisser les soldats se distraire comme ils le veulent entre les combats.

  Les militaires, surtout des officiers, s’installent sans vergogne d’abord dans les maisons vides délaissées par les Lensois partis en exode puis dans toutes celles qui leur plaisent, obligeant ainsi les habitants soit à partir soit à se réfugier avec toute leur famille dans l’une des pièces de la demeure parfois même à se créer un lieu de vie dans la cave. Ils exigent souvent avec violence d’être logés, nourris et blanchis par le propriétaire.

012  2 demeures

  Le maire de Lens rapporte la fin tragique d’un mineur fusillé par les allemands pour avoir protesté contre l’un d’eux. Celui-ci s’était accaparé du pain que les enfants du mineur avaient rapporté de la boulangerie municipale.

  Dans les plus belles demeures de Lens, ils installent leurs casinos, réquisitionnent les estaminets. Là, les officiers passent des nuits entières à boire, à festoyer et à chanter en compagnie de jeunes femmes aux mœurs  légères. Les restaurants deviennent des cantines pour les troupes.

  Malgré tout, quelques soldats sympathisent avec les Lensois, surtout dans les corons. Albert Viseux dans son livre « Mineur de Fond » rapporte que ceux-ci offrent aux enfants « des friandises, des tranches de pain saupoudrées de cassonade ».

013 allemand chez habitants

  Au tout début de l’occupation, les militaires prussiens s’accaparent les biens des Lensois en exhibant des bons de réquisition, même s’ils sont souvent signés «illisible». Mais rapidement, le pillage devient quotidien, parfaitement organisé par un officier dont c’est l’unique tâche, un certain Cader que les Lensois apprennent vite à craindre. Aucune maison, aucun commerce, aucun entrepôt n’échappe aux hordes de sauvages soutenus et parfois même aidés par leurs officiers. Linge, conserves, vins, bijoux, meubles, bétails, chevaux, tout est bon à être emporté. De nombreuses maisons n’ont plus de porte : elles ont été démontées pour servir de brancard dans les tranchées. Pourtant, la gendarmerie allemande est présente, mais son rôle est surtout de perquisitionner et de réquisitionner toutes sortes de matières et instruments pouvant servir à leur armée.

  Les jardins qui possèdent encore de nombreux légumes en ce début d’automne sont littéralement saccagés et les récoltes volées. Au printemps 1915, après avoir obligé les Lensois à ensemencer leurs potagers, ils les pillent et les saccagent quelques semaines plus tard. Charles Bourgeois raconte : « Ils abusaient de tout, gâchaient une partie des marchandises et détruisaient le reste ».

  Les malheurs ne s’arrêtent pas là : les hommes non mobilisés de 18 à 55 ans sont soumis à une visite médicale à l’issue de laquelle une dizaine d’entre eux sont déportés en Allemagne. Deux cents autres Lensois sont arrêtés et enfermés comme prisonniers civils à la Maison Syndicale et à l’école Jeanne d’Arc. Ils sont astreints par l’occupant à construire ou réparer les routes et bâtiments ou des voies de chemin de fer endommagés, à creuser des tranchées ou à installer des fils de fer barbelés sous les tirs alliés et les bombardements en dépit des conventions internationales. Les artisans (cordonniers, tailleurs, maçons, serruriers, forgerons) sont réquisitionnés et emmenés à Hénin-Liétard où ils doivent travailler pour l’armée allemande.

014 prisonniers civils

  Lorsque ces hommes, sous-alimentés, deviennent de plus en plus faibles, les allemands exigent que leur famille vienne les nourrir dans leurs geôles. De nombreux civils sont blessés ou tués par les bombardements sur les chantiers ou dans leur prison.

  Depuis le début de la guerre et avant l’invasion de Lens, la plupart des hommes valides étant mobilisés et les autres obligés de travailler pour l’ennemi, les mines de la compagnie de Lens tournaient au ralenti. Des mineurs non mobilisés, des femmes, des enfants et même des vieillards revenus sur leur lieu de travail tentaient tant bien que mal de faire fonctionner l’exploitation minière.

  Le 4 octobre, jour de l’arrivée des troupes ennemies, tout est arrêté sur ordre des autorités allemandes. Les soldats réquisitionnent les carreaux des fosses et y installent leurs campements, empêchant tout français, mineur ou non, de s’approcher des puits.

015 soldats allemands dans une fosse de Lens

 L’activité minière arrêtée, les premières victimes sont les chevaux que les officiers allemands refusent de faire remonter. Trois cents bêtes agonisent ainsi de faim et de soif dans les profondeurs des galeries.

 Mais les envahisseurs n’en restent pas là. Ils craignent, en cas de retraite de leurs troupes, que les mineurs ne se remettent aussitôt au travail. Ils décident alors de détruire totalement l’outil de production.

 Dans un premier temps, ils précipitent au fond par les orifices des puits tout ce qu’ils trouvent en surface : bennes, berlines, bois, rails, et coupent les câbles des chevalets.

  Jugeant que ce n’est pas suffisant, ils décident alors de noyer les puits en faisant exploser les cuvelages.  »Les galeries inondées seront ainsi devenues inutilisables pour toujours » pensent-ils.

016 mine inondée

   Les chevalets où sont installés des postes d’observation sont également des cibles pour les troupes françaises.

016 3 fosse 4


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